Rédigé par Jack Dion le Dimanche 27 Mai 2012 à 15:59 I 0 commentaire(s)

On retrouve au théâtre de la Colline « Des arbres à abattre » du roman éponyme de Thomas Bernhard, dans une création conjointe de Claude Duparfait et Célie Pauthe. Une réussite absolue.


Entreprise de démolition générale
« Écrire avant qu’il ne soit trop tard ». Tels  sont les derniers mots du roman de Thomas Bernhard (1931-1989) intitulé « Des arbres à abattre », peut-être l’un de ceux où l’on perçoit le mieux le défi que s’était lancé l’écrivain autrichien, qui fut à la littérature ce que Soulages est à la peinture : le prince du noir. 
 
Dans ce livre si symptomatique de sa musique singulière, basée sur la scansion de mots, Thomas Bernhard raconte l’histoire d’un écrivain autrichien dont les traits autobiographiques sautent aux yeux et aux oreilles. Ce dernier revient à Vienne après un long exil Londonien. A son retour, après avoir appris le décès par pendaison de Joanna, une amie de jeunesse, il ne peut échapper à l’invitation d’un couple d’intellectuels qu’il a fui dans le passé, les Auersberger, lesquels entendent ainsi célébré la présence d’un comédien à succès.
 
L’histoire ne tient en rien du hasard ou d’une imagination trop fertile. Au moment de sa sortie, « Des arbres à abattre » fut interdit à la demande du compositeur Gerhard Lampersberg qui s’était parfaitement reconnu dans le personnage d’Auersberger dessiné par Bernhard.

C’est bien de lui et de sa femme que parle le narrateur (Claude Duparfait), pendant toute la première partie du spectacle, installé dans le « fauteuil à oreilles » qu’il ne cesse d’évoquer au fil des ses propos assassins à l’égard d’un personnage qu’il décrit comme veule, lâche, hypocrite, médiocre, opportuniste, bref représentatif de l’intellectuel autrichien ordinaire vu par Thomas Bernhard. Par contraste, Joanna, dit-il, avait « le don de voir le beau…un don que peu de gens possèdent ». Pour une Joanna, qui a fini par se donner la mort, combien de Auersberger qui sont des assassins pour les consciences émancipées ?  
 
Au terme de cette première partie où le narrateur, tapi dans son « fauteuil à oreilles » comme un loup dans sa tanière, poursuit son monologue accusateur, les convives entrent en scène. Alors commence un autre spectacle. Les voilà donc tous ces pseudo artistes dénoncés par Claude Duparfait, alias Thomas Bernhard. Les voilà ces petits esprits, ces caricatures de parvenus grotesques, ces gens sûrs d’eux et dominateurs qui enfilent les lieux communs comme d’autres les verres au café du commerce, ces bourgeois qui jouent aux intellectuels. 
 
Il y a là le couple de musiciens Auersberger (François Loriquet et Hélène Schwaller), la romancière Jeannie Billroth (Annie Mercier), qui pérore à tout va, et un comédien du Burgtheater (Fred Ulysse) qui joue les donneurs de leçon. Plus ils parlent, plus se vérifie in vivo le jugement préalablement établi par le narrateur, qui ne moufte plus (ce n’est plus nécessaire).
 
En déconstruisant ainsi le roman, Célie Pauthe et Claude Duparfait ont réussi à donner encore plus de force au jeu de massacre de Thomas Bernhard. Suit une troisième et dernière partie où participent tous les protagonistes d’une histoire où la musique tient une part essentielle, comme dans l’œuvre de l’écrivain autrichien. 
 
« Des arbres à abattre » est ainsi une pièce en ruptures successives, parfaitement maîtrisée, grâce à une mise en scène inventive. Inversant le titre du livre d’Aragon, Célie Pauthe et Claude Duparfait disent avoir voulu créer une sorte de « roman-théâtre ». Mission remplie.    
 
* « Des arbres à abattre » d’après le roman de Thomas Bernhard, un projet de Claude Duparfait et Célie Pauthe, avec Claude Duparfait, François Loriquet, Annie Mercier, Hélène Schwaller, Fred Ulysse. Théâtre de la Colline (01 44 62 52 52) jusqu’au 15 juin.  
 
 
 
 


Rédigé par Jack Dion le Mardi 22 Mai 2012 à 16:34 I 0 commentaire(s)

Au Théâtre de la Madeleine, Jacques Lassalle propose « Le fils » de Jon Fosse, où les impossibles retrouvailles d’une mère, d’un père et d’un fils à l’itinéraire énigmatique.


Le faux retour du fils prodigue
Jon Fosse aime à dire qu’il n’écrit pas pour raconter une histoire. C’est globalement vrai d’une œuvre de cet auteur norvégien où tout se passe dans l’ambiance créée par la musique des mots, angoissante et oppressante. Dans « Le fils », pourtant, œuvre de jeunesse de Fosse mise en scène par Jacques Lassalle, il y a une histoire, celle d’un couple (Catherine Hiegel et Michel Aumont, éblouissants d’humanité contenue) et d’un fils parti, qui revient, qui repart, et dont on devine qu’il n’est pas prêt de refaire surface.
 
Le père et la mère sont sur leur canapé, dans un décor d’oppression montagneuse renvoyant à la solitude du fjord où ils vivent. Elle tricote. Il lit le journal. De temps en temps il va jusqu’à la fenêtre, puis revient. Entre eux, il n’est question que de noirceur, d’isolement, de gens qui meurent, de lumières qui s’éteignent à jamais. Parfois, il est question de « lui »,  le fils dont ils n’ont pas de nouvelles. Mais ils ne s’attardent jamais sur son cas, comme par pudeur contenue, ou parce qu’ils savent qu’ils ne savent pas grand chose, et qu’il ne sert à rien d’en dire plus.
 
Soudain arrive le car, d’où descend le voisin, accompagné par quelqu’un…Et si c’était lui ? Lui, le fils, notre fils ? Tu crois ? C’est bien lui. Le voilà qui arrive avec le voisin, passablement éméché. Ce dernier l’accusera d’avoir fait un séjour en prison, ce qui conduira le fils (Stanislas Roquette) à s’en prendre un peu violemment audit voisin (Jean-Marc Stehlé). Il lui portera un coup fatal justifiant son nouveau départ, sans qu’il ait pu s’expliquer avec ses parents, juste dire qu’il n’a jamais rien fait de mal, si ce n’est tenter de se lancer dans une vie de musicien.

A peine revenu, le fils prodigue doit repartir à jamais. Le père et la mère vont reprendre leur vie, de la fenêtre au canapé et de l’ennui du matin à la solitude du soir, jusqu’à ce que mort s’ensuive.
 
La petite musique de Jon Fosse est un bouleversant lamento.

* « Le fils » de Jon Fosse, mis en scène par Jacques Lassalle, Théâtre de la Madeleine 75008 Paris (01 42 65 06 28).           
 


Rédigé par Jack Dion le Lundi 21 Mai 2012 à 18:57 I 0 commentaire(s)

Au Théâtre de la Colline, le metteur en scène Roger Vontobel propose une lecture explosive de la pièce « Dans la jungle des villes », œuvre de jeunesse de Bertolt Brecht. Le pari est audacieux et le résultat intéressant


Celui qui croyait au ciel de l’argent fou et celui qui n’y croyait qu’à moitié
De tout temps, des metteurs en scène ont revisité les œuvres du répertoire, comme on dit, et c’est normal puisque le futur s’écrit toujours en confrontation avec le passé. Mais ce genre d’exercice peut déboucher sur le pire ou le meilleur. Le pire c’est quand Shakespeare, Molière ou d’autres sont soumis à un lavage express d’où ressort une pièce rétrécie.
 
Bien qu’ils aient souvent plateau ouvert, on ne citera pas les noms de ces auteurs de crime  contre l’esprit, par simple courtoisie. Le jeune metteur en scène suisse-allemand Roger Vontobel est à classer dans la seconde catégorie. Après s’être attaqué à Kleist, Goethe, ou Schiller, il a jeté son dévolu sur Bertolt Brecht, et plus précisément sur une œuvre de jeunesse de BB : « Dans la jungle des villes », écrite en 1923 puis enrichie par l’auteur en 1927.
 
Autant dire qu’il s’agit d’une œuvre de jeunesse, rédigée à une époque où Brecht n’était pas encore Brecht. N’ayant pas découvert le marxisme, il était encore marqué par l’esprit anarchiste inspirant ce brûlot remis sur l’établi par Roger Vontobel, qui en propose une version vidéo-rock explosive et jouissive, malgré la complexité du propos initial.
 
La pièce commence par une séance vidéo dans un club de location de DVD où officie Garga (Clément Bresson), qui a tout du jeune de banlieue. Ce dernier est accosté par un homme à peine plus âgé, Shlink (Arthur Igual), qui lui demande un film.  Lorsque  Garga en présente un, explications à l’appui, Shrink lui propose la somme de son choix pour acheter « son opinion ». C’est le début d’un drôle de match entre celui qui a les moyens de tout se payer et celui qui croit que l’on peut se laisser acheter sans devenir un vendu, entre celui qui croit au ciel de l’argent fou et celui qui n’y croit qu’à moitié – assez cependant pour se laisser prendre. 
 
A l’instar du pacte faustien avec le diable cher à Goethe, Shrink va propose à Garga de prendre sa place sociale. Il lui lègue son empire de négociant en bois, son capital, ses collaborateurs, tout, comme s’il se défiait lui-même. Garga accepte de vendre son âme. Il en résulte une opposition frontale entre le vrai faux riche et le pseudo pauvre, l’un et l’autre étant rejetés par leurs milieux d’origine.

L’affrontement entre les deux hommes, empreint de fantasmes homosexuels, ne cesse de prendre de l’ampleur au point que l’on ne sait plus qui est qui et si Shrink et Garga ne forment pas qu’un seul personnage torturé, luttant contre son ombre, son double, ou sa conscience, tel Hamlet s’interrogeant sur le sens de la vie. D’ailleurs, dans le corps à corps final, Shrink finit d’ailleurs par lancer à son adversaire apparent un troublant : « Je t’aime ! ».
 
Comme dans le texte de Brecht, l’histoire se déroule à Chicago. Mais Votonbel a opté pour une version revue et retravaillée de l’oeuvre, transposée dans un univers contemporain sans pour autant en altérer la philosophie. L’espace scénique est intelligemment utilisé pour récréer un espace urbain scintillant et oppressant à la  fois. L’influence des films de yakuzas japonais est patente. Un musicien est présent sur scène du début à la fin de la pièce. Des répliques sont chantées, ce qui ne simplifie pas forcément la compréhension d’un texte parfois pas évident à saisir. Les acteurs assurent les changements de décor en direct.

Cette scénographie en forme de coup de poing, qui peut parfois dérouter, donne une force singulière à cette version d’une œuvre où le duo Shrink/Garga symbolise un univers où la vie est une lutte éternelle - contre les autres et contre soi-même –et dont l’argent demeure l’arbitre suprême. 
 
* « Dans la jungle des villes », de Bertolt Brecht, adaptation et mise en scène Roger Vontobel, théâtre de La Colline (01 44 62 52 52) jusqu’au 7 juin. 
 

1 2 3 4 5 » ... 30
A propos de l'auteur

Jack Dion

Jack Dion
Jack Dion, directeur adjoint de Marianne, responsable des pages « Coups de projecteur » et « Les pieds dans le plat ». Passionné de théâtre, je propose ici de faire partager mes coups de cœur ou mes coups de gueule, sans a priori ni esprit de chapelle, avec toute la subjectivité inhérente à cet exercice.


Téléchargez l'application Rideau! sur votre smartphone
Rideau