Mammuth, c'est le film dont tout le monde parle, et sur lequel chacun a son avis. Voici celui de Timothée Gérardin.


Un beau spécimen de Mammuth

Mammuth pourrait tenir rien que dans l’équilibre incertain de Serge, le gros bonhomme incarné – et c’est peu de le dire – par Gérard Depardieu. Il y a là non seulement un corps immense, abîmé par le temps, se confondant avec les morceaux de viande de l’abattoir (tiens, il ne partage pas que la chevelure avec le Mickey Rourke de The Wrestler ), mais aussi une forme de paradoxe existentiel. Car ce Serge-là est à la fois habile quand il s’agit de trancher dans le vif du cochon, et terriblement maladroit quand il s’agit de passer le temps ou de rassembler de la paperasse. Il est à la fois gigantesque – il déborde en hauteur, en largeur, son corps obstrue le champ de vision, son visage dévore le cadre – et effacé: son être est en péril, ses trajectoires chaotiques ont l’air – littéralement, à l’écran – de le faire clignoter, comme une ampoule sur le point de griller. Ça doit être ça, une existence précaire.

La fin dernière de Kervern et Delépine ressemble d’ailleurs à ceci. Faire d’un matériau plus ou moins social une histoire poétique, et une expérience esthétique bien en chair. La trame elle-même témoigne de cette ambition. Tout commence par un pot de départ à la retraite qui fleure bon le crémant dans des gobelets en plastique et les chips nature Super U: Serge va devoir, pour toucher sa retraite, rassembler des justificatifs de ses anciens employeurs. Cette obligation administrative – car « il faut bien que de l’argent rentre!  »– est vite transformée en quête mystérieuse, un retour vers le passé autant qu’un face-à-face avec l’avenir.

La mise en scène est bien taillée pour ce format particulier de road movie. Nos personnages sont pauvres, ils ont concrètement une vie de merde, et l’image granuleuse, les signaux du réalisme social, sont portés haut et fort. Et pourtant, le duo de cinéaste parvient à faire basculer ces allures matérialistes vers l’exagération formelle. Cela donne quelques séquences particulièrement réussies et des situations presque parfaitement comiques – les dialogues n’y sont probablement pas pour rien non plus, par exemple le dialogue en “pourquoi” avec le personnage joué par Siné (il y a de la vieille France d’Audiard dans ce Mammuth).

« Alors quoi, c’est un chef-d’œuvre? » Allez-vous me demander (si si, vous alliez me le demander). C’est compter sans une Adjani ensanglantée – toujours elle, la pauvre – et la résurgence du passé qu’elle personnifie sur la route de Serge. Un accident qui hante très inutilement la deuxième partie du film. De manière générale, l’intrigue a l’air, dans cette seconde moitié, de prendre le pas sur les situations pures, au détriment de la mélodie plus discrète qu’on entendait jusqu’alors. Au-delà de ça – et au delà, aussi, de l’impression déroutante d’être de la bourgeoisie parisienne qui se donne 92 minutes chrono pour compatir à la misère de la France – le Mammuth de Krevern et Delépine constitue un aimable détournement du réalisme social à des fins poétiques.





Rédigé par Timothée Gérardin - blogueur associé le Lundi 10 Mai 2010 | Commentaires (3)

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