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Joseph Macé-Scaron apprécie l'édition d'un volume de romans de Romain Gary et se fend d'un hommage à cet écrivain rétif aux modes et aux clans.
Il y a un paradoxe Romain Gary. Nous nous trouvons en présence de l'un de nos grands écrivains, et son oeuvre est pourtant en partie laissée en jachère. Il y a du bon dans cette situation d'entre-deux. Chaque génération a ainsi la possibilité de le redécouvrir et de livrer, dans la foulée, sa lecture sans encourir les foudres d'un quelconque interdit de l'interprétation. Ainsi, si l'on a toujours du mal à comprendre pourquoi Gary ne se trouve pas en Pléiade, on ne peut que se féliciter de la parution du volume contenant Education européenne, la Promesse de l'aube, Chien Diane, les Trésors de la mer Rouge, les Enchanteurs, la Vie devant soi, Pseudo et Vie et mort d'Emile Ajar
Mireille Sacotte, qui présente cette nouvelle édition, donne «sa» vision de Gary, marquée par «la grande tendresse de l'auteur pour ses personnages, qui luttent à armes inégales avec le monde et s'obstinent envers et contre les échecs, les injustices, le malheur et à chercher de précaires solutions de survie».
Dans la dernière livraison du Magazine littéraire (
C'est que l'auteur de la Promesse de l'aube pose un problème fondamental non seulement à tous les écrivains mais aussi à tous nos contemporains qui, distraits en permanence, ne savent plus, ne peuvent plus se recueillir en eux-mêmes: la dissémination de soi, pour créatrice qu'elle soit, n'en est pas moins invivable. Car Gary n'est pas Pessoa. Aucune matrice ne préside à cette floraison d'hétéronymes, et c'est, précisément, en cela qu'il nous parle autant aujourd'hui. Et que l'on ne cherche pas dans sa judéité la clé ultime de son monadisme ontologique. Il est étranger aux assignations à résidence. Ce dandy adorait les déguisements mais abhorrait l'uniforme, à l'exception de celui, fantaisiste, de margrave de la France libre, «la seule communauté humaine physique à laquelle j'ai appartenu à part entière», avouait-il. Il haïssait la fixité glacée des identités closes, toute cette «sarabande des identités» que dénonçait, à la même époque, Emmanuel Levinas. Il a fait de cette singularité rétive, rétive à toutes les modes (y compris le sartrisme des sixties et le foucaldisme des seventies, assimilés à un «néantisme») et à tous les nous, son ultime griffe.
Car il y a du loup-garou chez Gary. C'est la raison pour laquelle il hérisse tant le poil de nos chiens de garde des lettres. Attablé devant une entrecôte pour deux chez Lipp (au temps où ce bistrot servait autre chose qu'un brouet insipide), il pestait contre les autres convives, rapporte Bernard-Henri Lévy. «Regardez-moi ça, grognait-il. La fabrique à humains... L'usine... Tous les mêmes... Standardisés...» Gary, si singulier parce que pluriel. Pas étonnant qu'il échappe aux célébrations: quand les critiques ont ouvert son cercueil, il était vide! Gary étranger, mais jamais déraciné: «Lorsque vous avez été déraciné autant de fois que moi, le problème des racines devient une question de sacs de voyage dans lesquels vous les transportez.»
Les romans que nous propose le Quarto édité par Gallimard montrent l'extrême fluidité du style de Gary. Homme ondoyant, écrivain ondoyant, il nous livre une écriture poétique qui dépasse le simple jeu de masques et de langage. Au siècle des déplorations nihilistes, il a représenté une sorte d'antithèse ironique de la conscience malheureuse et mis en pratique une hygiène littéraire d'affirmation de la vie. Espérer contre l'évidence. Ce qu'il nomme la «belle âme bêlant-lyrique» et qui est la tranquille certitude que l'existence n'est guère une question de sens ou de non-sens mais de bonheur et de malheur. Que cette aventure se termine tragiquement (comme toute quête du bonheur) n'enlève rien au fait qu'il a élevé un barrage littéraire - et quel barrage! - contre son désespoir. Ce qu'il couchait sur le papier était mû par une impérative nécessité intérieure. «A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir», dit René Char. C'est précisément ce barrage qui lui a permis de vivre plusieurs vies quand tant de ses pourfendeurs menaient péniblement la leur.
Légendes du je, de Romain Gary-Emile Ajar, édition établie et présentée par Mireille Sacotte, Quarto-Gallimard, 14 28 p., 29,90 Euros..
Rédigé par Joseph Macé-Scacon - Marianne le Lundi 13 Juillet 2009
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