Il y a près de 120 ans, Arthur Rimbaud disparaissait . Philippe Bilger tente de percer le mystère de son éternelle adolescence.


On n'est (toujours) pas sérieux quand on a 17 ans

On a tous les droits pour les titres et Arthur Rimbaud est une étoile, un mythe, une fulgurance qui résiste à tout. Dans sa jeunesse follement créatrice, lui-même n'était pas à une bêtise près !

Né en 1854 dans les Ardennes, il est mort à Marseille en 1891. On n'avait de lui qu'un portrait, celui de Carjat : Rimbaud est âgé de 17 ans et porte sur son visage l'insolence de son génie et, aussi, le génie de l'insolence. Verlaine est presque symboliquement caché dans l'ombre, prêt à subir le pire et le meilleur de ce garnement miraculeux.

17 ans, et puis plus rien ! La littérature abandonnée, rejetée, niée pour toutes sortes de commerces, la solitude, le désert, l'enfouissement dans une autre vie même pas endurée comme un sacrifice ou une ascèse mais une existence ordinaire, poétique à force de banalités assumées, venant prendre naturellement la relève des moments inouïs qui continuent à faire rêver les esprits et frémir les sensibilités.

17 ans ! Mais il y a deux ans, dans une petite brocante, a été découverte puis achetée une photographie de groupe jaunie, prise sur la terrasse de l'Hôtel de l'Univers à Aden, au Yémen. On est dans les années 1880. Il y a sept personnes, cinq sont assises et deux se tiennent debout derrière les premières. Il n'y a qu'une femme à l'extrême droite. Un homme est assis à côté d'elle. C'est Rimbaud. "Cheveux tombant en triangle sur le front, lèvres épaisses, larges narines, bouche entrouverte, les yeux fixés intensément sur l'objectif " (Le Monde). Il est âgé d'environ trente ans. Commerçant, aventurier au Yemen, c'est son destin d'alors (Le Parisien, Le Figaro).


Le bouleversement qu'on éprouve à tenter de percer les mystères de ce visage où une légère moustache accuse encore davantage la bouche et le menton, est à la mesure de ce qui a été jeté dans nos têtes par ce jeune homme qui usait de l'écrit comme d'une foudre, ce copain fraternel, cet amoureux des voyelles et des couleurs, cette incandescence erratique qui, comme un bateau ivre, se laissait glisser le long du morne en espérant d'incroyables aurores. Ceux qui ont sué sang et eau sur les textes de Rimbaud me comprendront. Cette obscurité mais jamais précieuse ni inutile. Cette puissance, cette sensualité quand il "embrassait l'aube d'été", ces "Illuminations" qui éclairaient et, on ne sait pourquoi, laissaient pressentir que derrière notre quotidienneté il n'y avait qu'à puiser pour devenir riches et singuliers.

Ce visage, on pourrait passer des heures à le scruter. On aimerait tellement rentrer à l'intérieur pour être au fait de ses idées du moment, de ses songes, de ses nostalgies. Y a-t-il dans ce regard tendu et direct encore des fragments des apothéoses et des dérives somptueusement précoces d'hier, ou déjà le pressentiment d'une mort qui surviendra à tente-sept ans ? Peut-être n'y a-t-il rien, au contraire, que la volonté cultivée de faire le vide, de se plonger dans le cours des jours et dans l'ennui désiré d'une destinée ayant réussi à ramener le formidable créateur au rang de son prochain le plus banal ? Etre comme les autres, ce défi relevé, serait-ce la cause de cette gravité sereine  qui transfigure ce visage ? En tout cas, cet homme assis ne regarde pas la femme assise à sa gauche. Il se tient certes dans le groupe mais ne s'y trouve pas. Il a fui, il continue de fuir. Une histoire se déroule en lui dont il est le seul témoin, une mélancolie, la certitude du "dur métier de vivre" l'emplissent quand il ne quitte pas des yeux l'objectif. Il n'est décidément pas comme les autres.

Ou bien écrit-on sur son visage notre propre interrogation ? Rimbaud ne peut pas avoir totalement déserté Rimbaud. Il faut forcément qu'il y ait quelque chose permettant de suivre à la trace le génie, des traces d'hier dans aujourd'hui ? Une étincelle ne peut pas s'échapper comme cela, d'un coup, par caprice, ce serait trop triste, trop absurde.

Avant sa mort, on disposera de quatre autoportraits esquissant une silhouette. Rien de précis. La fin ayant déjà dévoré l'être rongé par la maladie. Marseille et son port. Le bateau ivre enfin à quai. La fulgurance à l'ancrage. Les yeux se fermeront sur une énigme. Un gâchis ou un triomphe ?

Ce visage de trente ans offre une clé mais laquelle ? 

 



Tags : poésie rimbaud

Rédigé par Philippe Bilger - Blogueur associé le Mardi 20 Avril 2010 | Commentaires (4)

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