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La biographie consacrée par Jean-Luc Barré à François Mauriac a été surtout remarquée par le récit de sa vie privée et homosexuelle.A tort, le livre a d'autres qualités, entre autres celle d'être un vértiable roman; Joseph Macé -Scaron a aimé.
«O vous Marcel Proust, plein de gloire, vous ne savez pas ce qu'éprouve un auteur qui jette, comme une pierre dans l'eau, son ouvrage dans le monde - comme une pierre, sauf qu'il n'y a pas même un semblant de remous.» C'est en ces termes geignards et envieux que Mauriac s'adressait à son illustre aîné. D'où il se tient, il peut se rassurer: son biographe, Jean-Luc Barre, n est pas passe inaperçu en jetant son pavé dans la marc éditoriale*
La raison de cet émoi? Ce n'est ni le travail de bénédictin accompli (c'est bien le moins s'agissant de notre gloire catholique), ni l'appareil critique présenté: auteur d'ouvrages sur les Maritain, de Gaulle, Dominique de Roux..., Barré appartient à la race des biographes qui s'attaque à ses chers disparus avec la véhémence qui faisait grimacer un Schopenhauer. Non, cet émoi provient exclusivement du fait que l'auteur des Mains jointes pourrait chanter, aujourd'hui «Je veux du queer».
Secret de Polichinelle, dit-on. Soit. Pas assez éventé cependant pour que les news se refusent à relayer le «scoop» de cet «outing». Et puis le précédent biographe de François Mauriac, Jean Lacouture, n'avait-il pas jeté un voile pudique sur cette «affaire»? On notera, au passage, qu'il s'agit là d'une belle constance chez ce dernier qui s'est livré au même exercice dans la biographie qu'il a consacrée à Montaigne.
Tout cela n'est pas bien grave. Après tout, il existe bien une association qui défend l'idée que la Terre est plate. Ce qui l'est davantage, c'est que l'on risque ainsi d'ériger cette «révélation» en raison unique de lire ce livre. Barré porte bien une part de responsabilité dans cette affaire qui n a rien de ténébreuse puisqu'il donne l'impression, dans son premier chapitre intitulé » L'indicible», d'en faire l'unique grille d'analyse de cette somme. Dommage.
Dommage car cette biographie ample, fourmillante de révélations, d'anecdotes particulièrement riches pour saisir toute la vigueur de la vie intellectuelle de cette époque, mérite mieux, beaucoup mieux, que de savoir si ma tante en avait.
Etre du monde ou êter dans le monde
François Mauriac. Biographie intime est, en fait, un formidable roman écrit dans un style classique, sobre, précis. C'est le roman de l'ascension d'un petit provincial, au physique de héron et à la mentalité de chaisière. C'est le déchirement constant d'un homme confronté à ce (faux) choix: être du monde ou être dans le monde. Soyons clairs: Jean-Luc Barré fait des efforts désespérés et brillants pour nous intéresser à la catholicité mauriacienne. Peine perdue. La rhétorique de la grâce et de la perdition nous apparaît ici aussi indéchiffrable que l'alphabet étrusque. Est-ce le résultat d'une déchristianisation comme l'imaginent certains critiques? Même pas! Si on prend l'oeuvre de Georges Bernanos, ce Grand d'Espagne pour reprendre la formule de Nimier, celle de François Mauriac nous apparaît cilroyablcmcnt étriquée, chantournée, souffreteuse parce qu'il y manque l'essentiel: l'intelligence du coeur. De même, ne donnerait-on pas volontiers tous les romans de Mauriac (quelles bondieuseries, quelles mièvreries!) pour quelques pages de Monsieur Ouine de Bernanos, notre seul roman qui navigue au large sous deux pavillons, Faulkner et Dostoïevski?
L'oeuvre de Mauriac? C'est sa vie!
Mauriac fouilleur des âmes? Quelle bonne blague. Lisez plutôt Stefan Zweig (à quand, d'ailleurs, puisque nous y sommes, un «outing» du biographe de Marie-Antoinette et de Marie Stuart?). La vraie tragédie de Mauriac est que, précisément, l'accusation qu'il portait à rencontre d'André Gide ou de Cocteau s'est retournée contre lui. L'oeuvre de Mauriac? C'est sa vie! Une vie tissée de renoncements et d'élans, de semi-engagements, d'admirations aigres et de sincères veuleries, de craintes. Mauriac n'est pas un grand polémiste, il a juste le génie de la vacherie. Il ne manie pas le fleuret, ni la dague, il étouffe ses adversaires dans un tapis. Son Bloc-notes, que l'on nous présente souvent comme un excellent viatique, est moins actuel que les aphorismes de Lichtcnbcrg. Mais, encore une fois, rien de tout cela ne doit vous empêcher de lire le roman que vient d'écrire Jean-Luc Barré. Parce que, jusqu'au bout, ce Mauriac insupportable qui pourrait être un des protagonistes d'Une ordure, d'Irvine Welsh, nous énerve et nous fascine. On le suit dans ses études, dans ce face-à-face avec cette mère qui est une nourrice sèche, dans sa rencontre avec Barrés (qui donna la vérole à des flopées d'écrivains français), avec Cocteau, adoré et haï... Sans oublier Malraux. Et Gide qui séjourne à Malagar durant l'été 1939. On le suit dans sa course effrénée aux honneurs, dans ses volte-face politiques, dans ses fourvoiements intellectuels et dans son souci permanent de fonder une maison Mauriac. Lui qui a mis tant de talent à mettre à sac la famille et le milieu dont il était issu!
Rédigé par Joseph Macé-Scaron - Marianne le Mercredi 3 Juin 2009
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