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Le cinéaste Eric Rohmer nous quittait le 11 janvier dernier, à l'âge de 89 ans. Fondateur de « la nouvelle vague », il n'aura pas terminé son dernier cycle. Le blogueur Philippe Bilger rend hommage au langage si particulier du réalisateur du « Genou de Claire »
Le rayon Rohmer, comme l’un de ses plus beaux films : « le rayon vert ». Quelque chose d’étrange, de doux, de singulier. Un surnaturel naturel. Un mystère et une grâce.
Dans l’excellente émission hebdomadaire de Serge Moati, « Cinémas » sur France 5, on a beaucoup et bien parlé d’Eric Rohmer. Il est vrai que Serge Moati n’a pas cessé, comme un artisan consciencieux et honnête, de tirer les leçons des forces ou des lacunes des émissions précédentes, ce qui fait qu’Eric Rohmer a bénéficié, notamment grâce aux interventions d’Arielle Dombasle et de Pascal Greggory, d’éloges pertinents et touchants et que ce cinéaste disparu à 90 ans s’est vu rendre un hommage qui avait presque autant de tenue et de pudeur que lui.
Les jeux de l’amour et du hasard, l’amertume des occasions manquées, la délicieuse attente, parfois, du bonheur, les incompréhensibles entraves que l’être se crée à lui-même, une sorte de retenue, de passion de l’analyse et du dialogue poussées si loin qu’elles semblent vouloir rejeter l’action et les gestes dans un autre monde. Une volonté forcenée, scrupuleuse et souvent cruelle de ne rien laisser dans l’ombre, de toucher la racine même de nos sentiments et de nos vies, une élucidation qui s’inscrit dans une quotidienneté banale. La philosophie et la psychologie installées comme chez elles dans la moindre des répliques. Un Proust au cinéma mais qui aurait eu le talent de la simplicité, au moins apparente.
DE L'USAGE DES MOTS
Ce qui à mon sens n’est pas assez examiné dans les oeuvres d’Eric Rohmer, c’est ce sur quoi précisément elles se fondent, sont construites et menées à leur terme (Le Monde, Le Figaro, Le Parisien). Je fais allusion à l’extraordinaire usage du langage, au caractère unique de ces dialogues qui plongent le spectateur dans une matérialité à la fois présente mais dépouillée, dans une réalité en même temps affichée et abstraite. Il suffit, pour se convaincre de cette splendide anomalie, de voir le dernier film de Michel Blanc. S’il ne l’a pas réalisé, il y joue et en a écrit les dialogues. Michel Blanc est probablement aujourd’hui le dialoguiste français le plus doué et pourtant on perçoit, quand on compare son texte avec les mots de Rohmer, que ceux-ci ne relèvent pas du même registre. Ce n’est pas que Michel Blanc abuse des mots d’auteur alors que Rohmer n’en fait aucun. C’est que dans le dialogue de Michel Blanc, il y a une adhésion au réalisme sans qu’à aucun moment, le particulier de la situation ait envie de s’échapper vers un universel, mouvement qui, chez Rohmer au contraire, donne la sensation de la vie et un parfum d’éternité. Il y a du contingent et du nécessaire dans ce qu’il a écrit et qui est généralement dit par ses acteurs avec un ton lui aussi original, faussement apprêté et vraiment spontané.
INCLASSIFIABLE
Pour être franc, je ne sais pas comment il fait, comment il parvient, sans jamais déchoir, à accomplir ce tour de force. Son langage, pour être ordinaire, pourtant s’évade vers une préciosité qui pourrait sembler mièvre si, à chaque instant, la précision et la finesse des mots taillés au scalpel ne les faisaient pas se tenir, fragiles et intelligents, sur une crête les abritant du double risque de la platitude ou de l’affectation. L’art de ce dialogue représente une « première » dans le cinéma français. C’est du littéraire mais à la fois du familier. Cela aurait pu être ennuyeux et c’est plus excitant qu’un film policier, comme si, au fond du langage, on allait trouver la clé, le vrai, le trésor. Rohmer nous impose une écoute qui constitue également une chasse. Son texte pourrait demeurer à la surface de nous-mêmes mais il ne nous laisse pas tranquilles et nous contraint à chercher sous l’écorce le noyau.
Eric Rohmer n’a pas besoin d’écrire son cinéma avec la caméra puisqu’il a des mots et qu’il a inventé son langage. Qu’on ne parvienne pas à comprendre dans leur plénitude la magie de ses oeuvres et la transparence équivoque des échanges qu’il met dans la bouche de ses personnages constitue le signe même de la puissance créatrice de Rohmer. Car, pour nous plonger dans l’humain tendre et amer, ce ne sont pas des oeuvrettes pour autant qu’il nous offre !
Son art comme lui-même résistent à qui prétend les étiqueter. Le rayon Rohmer ne se laisse pas totalement regarder ni apprivoiser.
Dans l’excellente émission hebdomadaire de Serge Moati, « Cinémas » sur France 5, on a beaucoup et bien parlé d’Eric Rohmer. Il est vrai que Serge Moati n’a pas cessé, comme un artisan consciencieux et honnête, de tirer les leçons des forces ou des lacunes des émissions précédentes, ce qui fait qu’Eric Rohmer a bénéficié, notamment grâce aux interventions d’Arielle Dombasle et de Pascal Greggory, d’éloges pertinents et touchants et que ce cinéaste disparu à 90 ans s’est vu rendre un hommage qui avait presque autant de tenue et de pudeur que lui.
Les jeux de l’amour et du hasard, l’amertume des occasions manquées, la délicieuse attente, parfois, du bonheur, les incompréhensibles entraves que l’être se crée à lui-même, une sorte de retenue, de passion de l’analyse et du dialogue poussées si loin qu’elles semblent vouloir rejeter l’action et les gestes dans un autre monde. Une volonté forcenée, scrupuleuse et souvent cruelle de ne rien laisser dans l’ombre, de toucher la racine même de nos sentiments et de nos vies, une élucidation qui s’inscrit dans une quotidienneté banale. La philosophie et la psychologie installées comme chez elles dans la moindre des répliques. Un Proust au cinéma mais qui aurait eu le talent de la simplicité, au moins apparente.
DE L'USAGE DES MOTS
Ce qui à mon sens n’est pas assez examiné dans les oeuvres d’Eric Rohmer, c’est ce sur quoi précisément elles se fondent, sont construites et menées à leur terme (Le Monde, Le Figaro, Le Parisien). Je fais allusion à l’extraordinaire usage du langage, au caractère unique de ces dialogues qui plongent le spectateur dans une matérialité à la fois présente mais dépouillée, dans une réalité en même temps affichée et abstraite. Il suffit, pour se convaincre de cette splendide anomalie, de voir le dernier film de Michel Blanc. S’il ne l’a pas réalisé, il y joue et en a écrit les dialogues. Michel Blanc est probablement aujourd’hui le dialoguiste français le plus doué et pourtant on perçoit, quand on compare son texte avec les mots de Rohmer, que ceux-ci ne relèvent pas du même registre. Ce n’est pas que Michel Blanc abuse des mots d’auteur alors que Rohmer n’en fait aucun. C’est que dans le dialogue de Michel Blanc, il y a une adhésion au réalisme sans qu’à aucun moment, le particulier de la situation ait envie de s’échapper vers un universel, mouvement qui, chez Rohmer au contraire, donne la sensation de la vie et un parfum d’éternité. Il y a du contingent et du nécessaire dans ce qu’il a écrit et qui est généralement dit par ses acteurs avec un ton lui aussi original, faussement apprêté et vraiment spontané.
INCLASSIFIABLE
Pour être franc, je ne sais pas comment il fait, comment il parvient, sans jamais déchoir, à accomplir ce tour de force. Son langage, pour être ordinaire, pourtant s’évade vers une préciosité qui pourrait sembler mièvre si, à chaque instant, la précision et la finesse des mots taillés au scalpel ne les faisaient pas se tenir, fragiles et intelligents, sur une crête les abritant du double risque de la platitude ou de l’affectation. L’art de ce dialogue représente une « première » dans le cinéma français. C’est du littéraire mais à la fois du familier. Cela aurait pu être ennuyeux et c’est plus excitant qu’un film policier, comme si, au fond du langage, on allait trouver la clé, le vrai, le trésor. Rohmer nous impose une écoute qui constitue également une chasse. Son texte pourrait demeurer à la surface de nous-mêmes mais il ne nous laisse pas tranquilles et nous contraint à chercher sous l’écorce le noyau.
Eric Rohmer n’a pas besoin d’écrire son cinéma avec la caméra puisqu’il a des mots et qu’il a inventé son langage. Qu’on ne parvienne pas à comprendre dans leur plénitude la magie de ses oeuvres et la transparence équivoque des échanges qu’il met dans la bouche de ses personnages constitue le signe même de la puissance créatrice de Rohmer. Car, pour nous plonger dans l’humain tendre et amer, ce ne sont pas des oeuvrettes pour autant qu’il nous offre !
Son art comme lui-même résistent à qui prétend les étiqueter. Le rayon Rohmer ne se laisse pas totalement regarder ni apprivoiser.
Rédigé par Philippe Bilger - Blogueur associé le Lundi 18 Janvier 2010
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