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Inutile de chercher dans vos mémoires de cinéphiles, amis lecteurs, l‘Enfer d’Henri-Georges Clouzot n’est jamais sorti en salles. En fait, il n’a jamais été monté, et il n’a pas vraiment été tourné non plus : c’est un non-film. C’est l’histoire de cet échec que Serge Bromberg a cherché à raconter à travers ce curieux documentaire.
Le réalisateur se lance dans des préparatifs interminables : chaque scène est dessinée, analysée, pensée et repensée jusque dans ses moindres détails, des musiciens électroacoustiques travaillent déjà à l’ambiance sonore que Clouzot veut révolutionnaire, les meilleurs techniciens testent de nouvelles façons de filmer et se lancent dans des effets surréalistes… Il faut que tout concoure à faire ressentir la déformation de la réalité dont souffre le personnage par jalousie.
Clouzot est insomniaque et exige une disponibilité totale de la part de ceux avec qui il travaille. Il épuise Serge Reggiani, le fait courir des heures pour filmer une scène de quelques minutes. Sous sa caméra, l’innocente Sissi se transforme en diablesse sensuelle et mystérieuse.
Le réalisateur multiplie les prises et semble lui-même se perdre dans les affres de la folie qu’il veut filmer, son équipe n’arrive plus à le suivre. Reggiani finira par quitter le plateau, et Clouzot sera victime d’un accident cardiaque : bref, pas franchement une réussite.
Des années plus tard, Bromberg décide de faire vivre les kilomètres de pellicules muettes abandonnées après le naufrage et d’en révéler les images que l’on annonçait incroyables. Les témoignages des anciens collaborateurs (et notamment Costa-Gavras et Catherine Allegret) se succèdent et brossent peu à peu le portrait d’un génie créateur qui glisse vers la mégalomanie.
Pour donner vie au texte, Bromberg a fait le pari audacieux de faire jouer certaines scènes par Jacques Gamblin et Bérénice Béjo, sans décor, très sobrement. On est un peu dérouté au début, on pense même au théâtre des Farfadets d’Elie Semoun pendant un instant (voir lien plus bas), mais en fait ça fonctionne.
Ton amie chômeuse s’est interrogée sur ce jusqu’au-boutisme qui a mené Clouzot (et son entourage) aux limites de la santé, et sur le danger qu’il peut y avoir à souhaiter livrer au monde ce qu’on a en tête. Le documentaire révèle la beauté brute de cet échec, comme l’expérience d’un trop-plein de sincérité qui aurait rendu impossible l’accomplissement final de l’œuvre.


