L'Attrape-coeurs est un roman culte. Son auteur, JD Salinger, est un mythe: il vit reclus, ne parle pas aux médias, savant gardien de son mystère. Et voilà qu'un auteur suédois écrit une suite du roman. Salinger porte plainte pour offense à son oeuvre et fait interdire le livre. Mais l'affaire ne s'arrête pas là...


L'affaire Salinger ou peut-on voler le héros d'un roman ?

Les personnages de roman poursuivent-ils leur existence une fois le roman terminé ? Vont-ils faire leurs courses, s'offrir un resto, prendre un café, trouver un boulot, se marier, faire des enfants, prendre leur retraite, comme des vrais gens ? Non, n'est-ce pas ?
Pourtant, certains semblent le croire. A commencer par Fredrik Colting. Son roman, 60 ans après: à travers les seigles, met en scène Holden Caulfield, le personnage de l'Attrape-coeurs de JD Salinger, 60 ans après (logique) la fin du roman. Il a 76 ans, il s'échappe de sa maison de retraite et part en virée à New-York. Or, dans l'Attrape-coeurs, Holden a 16 ans, s'échappe de son lycée et part faire une virée à New York... Le manque d'imagination de Colting ne s'arrête pas là. A la recherche d'un pseudonyme médiatique, l'auteur s'auto-nomme JD California... Enfin, si le modèle n'était pas aussi brillant, l'imitation aurait pu passer pour un hommage. Mais l'Attrape-coeurs est un chef d'oeuvre.

Avec des détails, des petits mots, des géniales imprécisions, JD Salinger étourdit le lecteur de vérités. Il a non seulement créé un personnage fantastiquement réel, presque palpable, mais aussi un être terriblement lucide. Emporté par sa jeunesse exigeante, immature mais courageux, Holden Caulfield dresse un portrait juste et sans indulgence de la société. Trois jours de parenthèse, où, parce qu'il est sorti des cadres, il est capable de les voir. Trois jours de fugue adolescente où il refuse les masques et les montre du doigt, durant lesquels il décide de s'enfuir, quelque part dans une station service en Californie où il ferait semblant d'être sourd-muet pour ne plus avoir à parler, mais reste pour l'amour de sa petite soeur. Il déclare son dégout des hommes, mais réalise que, ce qu'il veut faire plus tard, c'est sauver les coeurs de l'abîme. L'Attrape-coeurs.

Le navet de JD California n'est pas un hommage. C'est une sorte de sabotage ridicule. Face à l'ampleur du désastre, et à l'avenir peu radieux offert à son personnage, JD Salinger a porté plainte. Pas pour toucher des droits d'auteur, mais contre ce qu'il perçoit comme un offense à son oeuvre. Et le tribunal de New York a interdit la sortie du livre aux Etats-Unis : trop ressemblant pour être vendu. Mais JD California-Colting a fait appel, et le procès a eu lieu le 3 septembre.

Cette affaire n'est pas qu'une affaire d'ego. Il s'agit du droit moral de l'auteur sur son oeuvre. Un auteur a-t-il le droit de contrôler l'après-vie de ses personnages ?
Pour la justice, peut-être. Mais pour les médias, non. Le New York Times, Associated Press, la Gannett Company et le groupe Tribune ont adressé une lettre à la cour d'appel de New York. Ils attaquent Salinger, raillant « la fierté d'un auteur reclus qui enrage de voir son roman-culte et ses personnages revisités, sans qu'aucun dommage financier ne lui soit infligé ». Ils demandent la levée de l'interdiction. Au nom de quoi ? De la liberté d'expression. Un droit sacré devant tous, surtout aux Etats-Unis, mais qui, apparemment, a un sens extensible : elle concerne des documents secrets du Pentagone, autant qu'un roman faiblard qui frôle le plagiat. Si on publie l'un, pourquoi pas l'autre ?

Dans ce cas, tout est possible. Zazie à 50 ans clodo dans le métro, les personnages de la Guerre des boutons vieux copains de prison, allons y tranquille, c'est la liberté d'expression. Mais marteler ce concept à tout va, ça a des conséquences. Les plaignants érigent en symbole de la liberté d'expression la publication de documents du Pentagone. Mais ce n'est pas faire beaucoup d'honneur à la décision de la Cour Suprême. Car autoriser le Pentagone à révéler des informations, par exemple, sur le camp de Guantanamo, cela relève-t-il de la liberté d'expression ? Si les médias décrètent que oui, ils vont devoir trouver autre chose pour faire publier le bouquin de Colting : ce terme, transformé en étrange fourre-tout, n'est plus un argument...



Rédigé par Jessica Thomas - Marianne le Lundi 7 Septembre 2009 | Commentaires (7)

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