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Les obsèques de Jean Ferrat ont lieu aujourd'hui, en Ardèche. Guy Konopnicki revient sur « son » Ferrat, ce communiste indépendant qui chantait la France en associant le patriotisme à la révolte.
Jean Ferrat s’inscrit, presque à son insu, dans une longue histoire de métèques, de juifs errants, pâtres grecs pour la rime de son ami Moustaki. Ces immigrés, ces manouches, ces juifs qui firent la chanson française… L’amour des rues de Paris, chanté par Francis Lemarque , Montand et Mouloudji. Ou Joe Dassin, ou encore le Paris s’éveille, écrit par Jacques Lanzmann pour Dutronc. Parce qu’elle populaire, la chanson a attiré et accueilli les enfants d’immigrés, pressés de chanter leur pays d’adoption. Ferrat, comme ceux de la génération qui le précède immédiatement, Lemarque, Montand et Mouloudji, a connu l’apprentissage, il a travaillé tôt. Il vient de la France populaire, celle qui travaille en usine, à Créteil.
Lorsqu’il choisit un nom de scène, Jean Tenenbaum ne cherche pas à se cacher. Deux syllabes, que le public retiendra facilement, un nom repéré au hasard sur la carte de France. Mais ce choix ne doit rien à la lâcheté ! Il est le premier à chanter la tragédie. En 1965, il fallait oser monter sur scène avec Nuit et Brouillard. Le rock français domine, il est très loin de l’engagement des rockers américains. Jean Ferrat sait peu de choses de sa propre histoire, il avait neuf ans quand son père a été déporté et assassiné. Sa vision d’enfant juif est aux antipodes de celle qui domine aujourd’hui. Il se souvient de la France républicaine et des militants communistes qui l’ont pris en charge. Nuit et Brouillard ne s’attache pas particulièrement au sort des juifs. La chanson évoque la déportation, ce qui, répétons-le, pour l’époque est un exploit. Le marché veut des 45 tours pour les surboums et les juke-boxes. Des chansons qui passeront en boucle sur Europe 1. Jean Ferrat, découvert avec Ma Môme, récidive avec Nuit et Brouillard et, sur l’autre face, 400 enfants noirs. Puis, Potemkine.
LE COMMUNISTE INDEPENDANT
Le succès surprend d’autant plus que le chanteur n’est pas particulièrement soutenu par les réseaux militants. Il fera la Fête de l’Huma beaucoup plus tard, en chanteur reconnu. Bien après Claude François ! Jean Ferrat n’était pas le chanteur du parti. Lorsqu’il apparaît, le PC ne tient pas du tout à décerner ce titre. Montand est passé par là. Sa rupture a laissé trop de traces pour qu’on lui cherche un successeur. Au demeurant, Jean Ferrat ne demande rien. Il veut les grandes scènes du music-hall. Il sera la dernière vedette de l’Alhambra Maurice Chevalier, avec une première partie signée Jean-Christophe Averty. Au long de sa carrière, il a très peu chanté lors des galas de la CGT ou du PC. Il signait des appels, se montrait parfois, en militant dans les manifs. Mais il ne s’est pas lié à ce qui était alors un vaste réseau de show-bize, constitué par les fêtes militantes, les galas des comités d’entreprises et les spectacles des municipalités. Jean Ferrat n’a jamais fait de tournée en URSS. Les Soviétiques préféraient Mireille Mathieu, ils se méfiaient des artistes engagés.
Jean Ferrat était un communiste indépendant. Même quand ses chansons semblaient refléter « la ligne ».
À sa mort, nous n’avons pas beaucoup entendu la chanson gouailleuse qu’il adresse, en 1968, aux gauchistes médiatisés, qu’il traite de « pauvres petits cons. » Il voit s’installer la nouvelle pensée dominante « On parle de vous sans cesse de vos opinions »… Cette pensée faite de mépris pour le peuple de France.
LA POESIE D'ARAGON
Jean Ferrat n’a pas seulement chanté Aragon, il l’a lu. Pour la scène, il puise essentiellement dans les Yeux d’Elsa. La Diane Française est sans doute un peu datée. Il est difficile dans les années 70, de mettre en musique ces rimes, associant Roland sonnant du cor aux héros renaissant au Vercors. Mais c’est bien la France d’Aragon qui inspire Ma France de Jean Ferrat.
Aragon avait brisé un tabou. Le patriotisme républicain chantait la Révolution, le peuple en marche. La terre, le paysage, les villages relevaient du nationalisme maurrassien. Poète de la Résistance, Aragon ne veut rien laisser à Pétain, ni Jeanne, ni Roland, et pas même les jardins de France, ceux que l’on aperçoit quand on a traversé le pont de Cé.
L’évocation de la France par Jean Ferrat, commence avec La Montagne. La chanson est très éloignée de l’univers communiste, celui des banlieues, où « il faut savoir rentrer dans son HLM manger du poulet aux hormones ».
LA TERRE ET L'HISTOIRE
Ma France reprend le mélange cher à Aragon. Les bruyères de l’Ardèche, les vallons et les collines, et ce peuple militant, par ce journal que l’on vend le matin d’un dimanche. La France, celle dont Monsieur Thiers a dit « qu’on la fusille ». Ferrat n’était pas Furet, elle répondait toujours du nom de Robespierre, sa France !
La terre et l’histoire. Jean Ferrat, fils d’immigré juif, avait choisi un enracinement. L’Ardèche n’était pas une villégiature, mais un choix de vie. Il est le dernier, au moins dans la chanson, à avoir porté ce patriotisme, adoptant tout à la fois la longue histoire des révoltes populaires et l’amour du terroir, la nostalgie du vin qui ne sera plus tire, horrible piquette qui faisait des centenaires…
La télé de Giscard avait interdit Ma France, parce que Ferrat traitait les gouvernants d’usurpateurs. Plus tard, les manifs de gauche ont préféré la Douce France, celle que chantait Charles Trenet en Allemagne devant les prisonniers de guerre, et qui est, beaucoup plus ambiguë. La France de Jean Ferrat était tout à la fois terrienne, populaire et rebelle. La Môme en usine à Créteil et les paysans de l’Ardèche. Ce peuple, dont les « pauvres petits cons » de l’autre chanson refusent toujours d’entendre parler !
Lorsqu’il choisit un nom de scène, Jean Tenenbaum ne cherche pas à se cacher. Deux syllabes, que le public retiendra facilement, un nom repéré au hasard sur la carte de France. Mais ce choix ne doit rien à la lâcheté ! Il est le premier à chanter la tragédie. En 1965, il fallait oser monter sur scène avec Nuit et Brouillard. Le rock français domine, il est très loin de l’engagement des rockers américains. Jean Ferrat sait peu de choses de sa propre histoire, il avait neuf ans quand son père a été déporté et assassiné. Sa vision d’enfant juif est aux antipodes de celle qui domine aujourd’hui. Il se souvient de la France républicaine et des militants communistes qui l’ont pris en charge. Nuit et Brouillard ne s’attache pas particulièrement au sort des juifs. La chanson évoque la déportation, ce qui, répétons-le, pour l’époque est un exploit. Le marché veut des 45 tours pour les surboums et les juke-boxes. Des chansons qui passeront en boucle sur Europe 1. Jean Ferrat, découvert avec Ma Môme, récidive avec Nuit et Brouillard et, sur l’autre face, 400 enfants noirs. Puis, Potemkine.
LE COMMUNISTE INDEPENDANT
Le succès surprend d’autant plus que le chanteur n’est pas particulièrement soutenu par les réseaux militants. Il fera la Fête de l’Huma beaucoup plus tard, en chanteur reconnu. Bien après Claude François ! Jean Ferrat n’était pas le chanteur du parti. Lorsqu’il apparaît, le PC ne tient pas du tout à décerner ce titre. Montand est passé par là. Sa rupture a laissé trop de traces pour qu’on lui cherche un successeur. Au demeurant, Jean Ferrat ne demande rien. Il veut les grandes scènes du music-hall. Il sera la dernière vedette de l’Alhambra Maurice Chevalier, avec une première partie signée Jean-Christophe Averty. Au long de sa carrière, il a très peu chanté lors des galas de la CGT ou du PC. Il signait des appels, se montrait parfois, en militant dans les manifs. Mais il ne s’est pas lié à ce qui était alors un vaste réseau de show-bize, constitué par les fêtes militantes, les galas des comités d’entreprises et les spectacles des municipalités. Jean Ferrat n’a jamais fait de tournée en URSS. Les Soviétiques préféraient Mireille Mathieu, ils se méfiaient des artistes engagés.
Jean Ferrat était un communiste indépendant. Même quand ses chansons semblaient refléter « la ligne ».
À sa mort, nous n’avons pas beaucoup entendu la chanson gouailleuse qu’il adresse, en 1968, aux gauchistes médiatisés, qu’il traite de « pauvres petits cons. » Il voit s’installer la nouvelle pensée dominante « On parle de vous sans cesse de vos opinions »… Cette pensée faite de mépris pour le peuple de France.
LA POESIE D'ARAGON
Jean Ferrat n’a pas seulement chanté Aragon, il l’a lu. Pour la scène, il puise essentiellement dans les Yeux d’Elsa. La Diane Française est sans doute un peu datée. Il est difficile dans les années 70, de mettre en musique ces rimes, associant Roland sonnant du cor aux héros renaissant au Vercors. Mais c’est bien la France d’Aragon qui inspire Ma France de Jean Ferrat.
Aragon avait brisé un tabou. Le patriotisme républicain chantait la Révolution, le peuple en marche. La terre, le paysage, les villages relevaient du nationalisme maurrassien. Poète de la Résistance, Aragon ne veut rien laisser à Pétain, ni Jeanne, ni Roland, et pas même les jardins de France, ceux que l’on aperçoit quand on a traversé le pont de Cé.
L’évocation de la France par Jean Ferrat, commence avec La Montagne. La chanson est très éloignée de l’univers communiste, celui des banlieues, où « il faut savoir rentrer dans son HLM manger du poulet aux hormones ».
LA TERRE ET L'HISTOIRE
Ma France reprend le mélange cher à Aragon. Les bruyères de l’Ardèche, les vallons et les collines, et ce peuple militant, par ce journal que l’on vend le matin d’un dimanche. La France, celle dont Monsieur Thiers a dit « qu’on la fusille ». Ferrat n’était pas Furet, elle répondait toujours du nom de Robespierre, sa France !
La terre et l’histoire. Jean Ferrat, fils d’immigré juif, avait choisi un enracinement. L’Ardèche n’était pas une villégiature, mais un choix de vie. Il est le dernier, au moins dans la chanson, à avoir porté ce patriotisme, adoptant tout à la fois la longue histoire des révoltes populaires et l’amour du terroir, la nostalgie du vin qui ne sera plus tire, horrible piquette qui faisait des centenaires…
La télé de Giscard avait interdit Ma France, parce que Ferrat traitait les gouvernants d’usurpateurs. Plus tard, les manifs de gauche ont préféré la Douce France, celle que chantait Charles Trenet en Allemagne devant les prisonniers de guerre, et qui est, beaucoup plus ambiguë. La France de Jean Ferrat était tout à la fois terrienne, populaire et rebelle. La Môme en usine à Créteil et les paysans de l’Ardèche. Ce peuple, dont les « pauvres petits cons » de l’autre chanson refusent toujours d’entendre parler !
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