En salle le 26 août, «Un prophète», le nouveau film de Jacques Audiard, confirme la finesse d'un réalisateur qui, loin de céder à la tentation du film «à l'américaine», étaye une œuvre noire, sociale et esthétique.


Jacques Audiard - Festival de Cannes 2009 (photo: Al Jazeera English)
Jacques Audiard - Festival de Cannes 2009 (photo: Al Jazeera English)
Malik est arabe, il a 19 ans et va passer 6 ans en centrale pour agression à l'arme blanche contre un officier de police. Dès les premières images, on le tasse dans un fourgon, on le fout à poil, on le fouille, on lui vole ses chaussures, on le tabasse à coups de pied... La prison lui résiste, lui échappe, lui apparaît floue sur la pellicule de Jacques Audiard et parfois pleine de lumière. En deux heures et demi, il devient « Un prophète » dans une lente métamorphose du corps, de l'esprit, de la parole et du monde autour de lui qui capture l'attention avec grâce.

Jacques Audiard, un prophète dans son genre
Son œuvre au noir

Figure récurrente dans les quatre films de Jacques Audiard, « Un prophète » suit l'itinéraire d'un jeune type mal dégrossi dans un univers codé. Dans « Un héros très discret », Albert (interprété par Mathieu Kassovitz) devait apprendre les lignes du métro londonien, les grades des Forces françaises de l'intérieur et autres habitudes des réseaux pour intégrer la noblesse de la résistance après-guerre. En prison, Malik doit apprendre d'autres codes : le français (il est illettré), le corse et le respect, pour devenir un truand. Il n'a pas le luxe de choisir : dehors, il n'a personne pour l'accueillir ou l'aider, tout devrait se construire de l'intérieur.

Larbin de Cesar, un parrain corse qui gère depuis sa cellule des casinos sur la Côte d'Azur, il doit acheter son respect en égorgeant au rasoir une petite frappe marseillaise menaçant de témoigner dans un procès. Dès lors, le mort reviendra hanter amicalement la cellule de Malik, tournant comme un derviche ou sifflant un café en lui prédisant l'avenir. Avec lui, il regarde la neige comme un enchantement et les coureurs à la promenade comme un ballet. De cet assassinat maladroit surgit une lumière, son seul échappatoire et une forme de rédemption rêvée.

Discrètement, profitant de la protection de César, le jeune maladroit s'achète des services, décrypte la hiérarchie de la prison, profite des faiblesses du système, comme la loi édictée par Nicolas Sarkozy sur le regroupement familial des détenus corses qui vide la centrale au profit des Maghrébins. Audiard ne tente pas d'explication, ne déroule pas le fil d'un polar : nous sommes dans un roman noir. Parfois, l'œil de la caméra se referme, laissant les ténèbres submerger l'écran pour se concentrer sur un effort, une douleur, comme pour rentrer dans la tête du héros déjà trop pleine de bruits et d'angoisses.

Chemin de Damas

Dans la prison, la lumière est crue sur le visage de Malik, glauque sur celui des détenus dans la cour. Audiard ménage les coins sombres, les poches pleines de lames et la règle est à la dissimulation dans la cacophonie de cette prison qui, en six ans, ne change pas d'un pouce. Comme par pudeur, la violence est dissimulée dans l'obscurité : pour Malik, elle n'est qu'une nécessité. Il n'essaie pas de sortir de la prison mais d'échapper à ses rouages, à sa condition et c'est ce mouvement vers l'affranchissement que sublime le film en transformant un itinéraire de gangster parvenu en chemin de Damas.

Retranscrivant la moindre souffrance, le moindre doute du héros, Tahar Rahim et son visage flou de balafres se transforme sous les yeux du spectateur d'un jeune loubard en un caïd froid. Presque aussi froid que Niels Arstrup, parrain corse taillé dans la colère et l'autorité, qui concentre en lui l'injustice et la violence du milieu carcéral. Tout le film repose dans la tension entre le jeune apprenti et le vieux maître, dénuée de toute affection.

Loin des tentatives souvent ratées de polars français « à l'américaine », Jacques Audiard poursuit son œuvre en économisant les moyens, misant sur une maîtrise totale de ses acteurs qui semblent évoluer librement, surprendre la caméra désorientée à la manière des poursuites French connection. Sans violence inutile mais dans un portrait cru de la réalité de la prison, le réalisateur raconte une histoire avec un talent de conteur visuel rare et précieux.



Rédigé par Sylvain Lapoix - Marianne le Mardi 18 Août 2009 | Commentaires (8)

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