Philippe Bilger parle du film sur Serge Gainsbourg, "Gainsbourg, vie héroïque" par Joann Sfar. Le magistrat-blogueur en est ressorti déçu.


Je ne suis pas un spécialiste de Serge Gainsbourg. Mais il est devenu tellement encensé qu'il s'est installé, de gré ou de force, dans la tête de tous. Je l'ai découvert grâce à quelques chansons anciennes comme "L'eau à la bouche" ou "La chanson de Prévert" puis, beaucoup plus tard, ses frasques médiatiques et alcoolisées, ses compositions pour d'autres m'ont convaincu qu'il y avait dans ce personnage, aussi insupportable qu'il ait pu apparaître, quelque chose d'unique. Une sorte de génie de la chanson, pourquoi pas ? Une blessure à vif, une détresse, un goût quotidien de la destruction de soi, du suicide ?

La remarquable biographie de Gainsbourg par Gilles Verlant m'avait permis de surmonter mille préventions et de me plonger dans un univers fascinant, quoiqu'aux antipodes du mien. C'est dire avec quelle impatience j'attendais de voir le film qu'a consacré Joann Sfar au chanteur.

Le matraquage médiatique n'y a rien fait. Cette oeuvre, qualifiée de "conte" par son auteur mais fondée surtout sur des épisodes réels et, pour l'essentiel, amoureux de l'existence de Gainsbourg n'est pas une réussite.

Le "conte" n'est pas bon et l'authenticité ne parvient pas non plus à susciter l'adhésion. Le cinéaste perd sur les deux tableaux parce que son scénario n'est pas assez élaboré ni profond pour offrir une représentation satisfaisante de cet artiste mythique. Cela aboutit à des longueurs en même temps qu'à de la précipitation. Par moments c'est presque ennuyeux alors que pourtant tout ce qui nous est offert demeure à la surface.

Certes on a une succession de séquences qui se veulent des fragments rapides du destin de Lucien Ginsburg puis de Serge Gainsbourg. Ces péripéties fondées presque exclusivement sur sa vie amoureuse font quasiment disparaître l'infini talent du créateur, son intelligence artistique et ses paradoxes stimulants derrière des scènes de lit et de sexualité faciles. Joann Sfar, confronté à une tâche presque impossible tant Gainsbourg a été multiple, riche et contradictoire, a préféré adopter la solution la plus commode qui est de ne pas chercher à exprimer les vérités contrastées d'un être mais ses comportements les plus aisés à traduire par l'image.

Sa tentative de débusquer au moins la double personnalité de Gainsbourg tourne au ridicule avec la présence obsédante de ce "mauvais génie", marionnette qui l'accompagne trop souvent et trop longtemps dans le film. Ce procédé répétitif est un aveu d'impuissance. Quand on ne sait pas exprimer un monde intérieur fluctuant et antagoniste, les ombres et les lumières, on fabrique un compagnon imaginaire qui à la longue fatigue plus qu'il ne révèle.

Une fois de plus, comme il arrive fréquemment avec des oeuvres imparfaites, ayant manqué leur cible, ce film est sauvé par un fantastique acteur, Eric Elmosnino qui physiquement, gestuellement, en parlant et en chantant, restitue Gainsbourg dans une intégrité que le scénario n'a pas su développer ni amplifier. Laetitia Casta  tient la comparaison esthétique avec Brigitte Bardot et, miracle, elle n'est pas trop insupportable comme actrice. Ce sont tout de même des bienfaits périphériques quand le coeur du film est raté.

Je suis sûr que Gainsbourg n'aurait pas aimé. Il y avait chez lui, derrière son âpreté, sa dureté, ses provocations et ses violences un orgueil bien placé, le sentiment qu'en dépit de tout il ne pouvait pas être traité à la légère. Cette oeuvre qui prétend l'honorer l'oublie. Entre toutes les scènes il manque un lien, un trait d'union qui seuls auraient pu leur donner sens et magie : Serge Gainsbourg lui-même.

Gainsbourg, le film : le « conte » n'est pas bon



Rédigé par Philippe Bilger - Blogueur associé le Samedi 23 Janvier 2010 | Commentaires (17)

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