Présenté au festival de Cannes, « Tsar», le nouveau film de Pavel Lounguine consacré à Ivan le Terrible fait naître de curieux parallèles dans l'esprit du spectateur.


(Capture du film Ivan le Terrible)
(Capture du film Ivan le Terrible)

« Ivan a été le premier tsar à régner, il a mis son cachet sur tout (...). Il a laissé un pays ruiné, il a légué le chaos. Pourtant les gens en rêvent encore ! » explique le metteur en scène Pavel Lounguine dans une interview à l’AFP. « Ivan le Terrible est toujours présent dans le subconscient du peuple russe », qui « recherche toujours un homme fort », dit « Gouvernez-nous! », « Châtiez-nous ! », poursuit-il. 


La Russie : les films de Pavel Lounguine, le plus français des metteurs en scène russes (il a vécu plusieurs années en France, où sont produits la plupart de ses films), ne parlent que de ça. Chacune de ses œuvres est un témoignage exceptionnel sur l’époque. Ainsi de « Taxi-blues » prix de la  meilleure mise en scène à Cannes en 1990, qui traitait d’une manière sublime l’atmosphère des dernières années de l’URSS, le conflit du système politique de l’Etat soviétique agonisant étant symbolisé par le conflit des héros du film.

En 2002, avec « L’Oligarque », Lounguine analysait une autre page de l'histoire russe : celle des immenses fortunes bâties sur les décombres de l'URSS au cours  années 90. L'’histoire — celle d'un chercheur de l’époque soviétique qui, au cours des premières années de la Russie libre, devient l’homme le plus riche du pays, finance la campagne présidentielle, pour entrer ensuite en conflit avec les autorités  — n'est évidemment pas sans rappeler celle du premier milliardaire russe accusé de fraude,  Boris Berezovsky.

Avec « L’île », sorti en 2006,  Lounguine abordait un tout autre sujet, très nouveau pour lui :  celui de la foi et de sa place dans la vie russe. Le héros du film, le père Anatoly, est un ancien marin qui, après avoir trahi son ami pendant la Seconde Guerre mondiale pour sauver sa propre vie, s’est éloigné sur une petite île déserte de mer Blanche où des moines l’ont recueilli et où il devient un fou de Dieu. Un personnage là encore emblématique de l’orthodoxie russe, qui incarne la folie des hommes pour mieux symboliser celle de la vie chrétienne.


Le sujet du nouvaul  film de Lounguine est centré sur un épisode du règne sanglant d'Ivan IV (1530-1584): celui de la confrontation avec son ami d’enfance  le métropolite Philippe. Ce qui attire le plus dans le film c’est ce duel entre le tsar, joué par le génial Pyotr Mamonov et le métropolite, incarné par un autre grand acteur,Oleg Yankovski dont ce fut le dernier rôle (il est décédé le 20 mai 2009). Seul à oser dénoncer la violence du tsar, Philippe sera exilé dans un monastère puis exécuté.

Le film montre pleinement la cruauté de la figure du tsar : l’exécution féroce des boyards opposants, les tortures (victimes livrées à des ours affamés), la paranoïad'Ivan, qui lui fait voir des traîtres partout.  


« Tsar » de Lounguine est le premier grand film consacré au sujet depuis  le fameux «Ivan le Terrible» d’Eisenstein, réalisé en 1944 sous la houlette de Staline. Très inspiré par ce tsar despotique, le petit père des peuples corrigeait lui-même les scènes et les répliques des personnages dans le film, dont il a tout de même fait interdire la deuxième partie en raison des allusions trop directes à l’époque  stalinienne.




Chez Lounguine, Ivan,malgré toute sa cruauté, reste très pieux. Encore un phénomène du pouvoir russe : la combinaison de la foi la plus sincère et du despotisme le plus total. On ne peut s'empêcher de penser à la thèse défendue par quelques prêtres orthodoxes selon laquelle Staline lui aussi était croyant. Au point que certains religieux ont suggérer de le canoniser. Tout comme Ivan le Terrible. 

Est-ce le hasard ? Une semaine avant la première de « Tsar » à Cannes, la chaîne d’Etat russe « Rossiya » diffusait la série télévisée « Ivan le Terrible » d’Andrei Eshpay. Curieusement, les deux Ivan n’ont rien en commun. Eshpay essaie de disculper le tsar sanglant en expliquant sa cruauté par son entourage, et par les circonstances de l’époque : « Un autre homme n’aurait pas pu unifier la Russie, il fallait une personnalité extraordinaire pour fédérer des hommes forts, des boyards ». C'est la position même des autorités russes, qui ont toujours  besoin des images fortes du passé pour affirmer leur autorité.




Rédigé par Olga Alissova le Mardi 26 Mai 2009 | Commentaires (4)

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