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Philippe Bilger ose s'attaquer à Claude Lanzmann et prendre la défense de Yannick Haenel, et de son « Jan Karski », paru en septembre. Un ouvrage sur l'action du résistant vivement critiqué par Claude Lanzmann et beaucoup d'autres intellectuels, notamment l'historienne Annette WIeworka.
Il y a parfois des surprises heureuses. Par exemple, Bernard-Henri Lévy n’hésitant pas dans un journal italien à prendre la défense de Benoît XVI et de Pie XII (Le Point). Ce qui crée la richesse intellectuelle, c’est l’écart entre ce qu’on présume d’un esprit et l’expression libre et imprévisible de celui-ci.
Au moins, avec Claude Lanzmann, on est en personnage de connaissance, comme il y a des territoires familiers et inaltérables ! On sait que rien de ce qui se rapportera à l’extermination des juifs par le nazisme, sous quelque forme que ce soit, documentaire ou artistique, ne trouvera grâce à ses yeux. Shoah, son oeuvre fleuve, l’a constitué comme le propriétaire de l’Holocauste. Il semble qu’il serait le seul à avoir eu le droit d’en parler et d’en faire parler les survivants. Personne d’autre apparemment ne peut s’approcher de cette tragédie unique sans être sur-le-champ renvoyé à son ignorance ou à sa légèreté. Spielberg, avec l’inoubliable Liste de Schindler, a subi ses foudres. Maintenant c’est Yannick Haenel parce que celui-ci a eu l’immense tort d’écrire un grand livre : « Jan Karski », et que cette merveille de sensibilité et d’intelligence, de respect et de dévotion vraie a été plébiscitée par de nombreux lecteurs enthousiastes. Son roman, comble de l’offense, a obtenu le prix Interallié (Le Monde, Marianne). Trop de succès, trop d’impudence. Intrusion inadmissible en pays exclusivement lanzmannien !
J’ai hésité. Claude Lanzmann est un monstre sacré. Il a bénéficié, après la publication de ses souvenirs, « Le lièvre de Patagonie », d’un concert inouï de louanges médiatiques et déjà je n’avais pas osé, moi misérable lecteur ordinaire, faire part de mon opinion dans un billet. Je ne discute pas le style mais le contentement de soi à la longue insupportable qui dégrade beaucoup de pages. Surtout, j’ai éprouvé un très vif ennui devant les interminables relations par Lanzmann de ses exploits en Israël et ailleurs, de la préparation de son film Shoah et des multiples événements ayant, selon lui, rendu sa vie passionnante. Il y a des épisodes qui n’en finissent pas et ils ne deviennent pas attractifs du seul fait que Claude Lanzmann les a habités. Pour être franc, les seuls passages qui m’ont intéressé vraiment sont ceux où il fait notamment apparaître Sartre, Simone de Beauvoir, Camus et Koestler. Ce sont les seuls aussi où il essaie de se déprendre de lui-même, tout en ayant de très belles pages sur sa liaison et son compagnonnage avec de Beauvoir.
Qu’il ait bénéficié d’une telle unanimité - à mon sens elle révèle plus la peur qu’inspire sa personnalité impressionnante et composée d’Histoire qu’une authentique admiration pour l’ouvrage dont je doute qu’il ait été lu intégralement par beaucoup - ne justifie pas cette diatribe à l’encontre de Yannick Haenel. Il n’a pas tous les droits parce que tous les suffrages lui seraient d’emblée acquis.
Dans son roman, Haenel, dans une première partie, évoque Karski tel qu’il est présenté et se présente dans Shoah. Dans une deuxième partie, il décrit son existence incroyable faite de dangers et de hasards, de courage et de maîtrise de soi, il narre des péripéties défiant l’imagination la plus débridée mais pourtant vraies, il écrit un roman d’aventures tragiques. On se prend à rêver dans l’horreur et à espérer que Jan Karski soit indestructible. S’il était fictif, j’entends les critiques professionnels criant à l’invraisemblance !
Dans la dernière partie, Haenel invente un monologue de Karski qui mêle des interrogations philosophiques, une réflexion sur l’Histoire et l’Holocauste avec un regard sur sa propre destinée. Il paraît que, sur le plan historique, Haenel aurait tort de prêter à son héros des propos accablant les Etats-Unis et exonérant la Pologne. Si Lanzmann l’affirme, s’en indigne, considère que c’est un péché mortel pour un roman, il a sans doute raison. Il est le dépositaire de ce qu’il faut faire ou non, taire ou non, condamner ou sanctifier. Hors de lui point de salut dans la mise en scène, fragmentaire ou collective, de cet enfer, qui lui revient d’autorité. Puisque Haenel s’est égaré avec son invention, son imagination est scandaleuse et le lecteur qui y trouve du plaisir s’égare lui-même.
Comment énoncer cela élégamment sans désobliger la statue vivante du Commandeur ? Pour ma part, j’ose cette intolérable banalité. De cette controverse historique je n’ai cure puisque ce livre est composé de vérité mais aussi de songes et que sa force est de rendre palpable l’infini malheur et admirables l’énergie de vivre et la solidarité et désespérantes les rencontres manquées entre le cours du destin et ce qui aurait pu et dû le détourner de sa terrible issue. Mais dans le bonheur de la littérature.
Yannick Haenel n’a rien à se faire pardonner.
Au moins, avec Claude Lanzmann, on est en personnage de connaissance, comme il y a des territoires familiers et inaltérables ! On sait que rien de ce qui se rapportera à l’extermination des juifs par le nazisme, sous quelque forme que ce soit, documentaire ou artistique, ne trouvera grâce à ses yeux. Shoah, son oeuvre fleuve, l’a constitué comme le propriétaire de l’Holocauste. Il semble qu’il serait le seul à avoir eu le droit d’en parler et d’en faire parler les survivants. Personne d’autre apparemment ne peut s’approcher de cette tragédie unique sans être sur-le-champ renvoyé à son ignorance ou à sa légèreté. Spielberg, avec l’inoubliable Liste de Schindler, a subi ses foudres. Maintenant c’est Yannick Haenel parce que celui-ci a eu l’immense tort d’écrire un grand livre : « Jan Karski », et que cette merveille de sensibilité et d’intelligence, de respect et de dévotion vraie a été plébiscitée par de nombreux lecteurs enthousiastes. Son roman, comble de l’offense, a obtenu le prix Interallié (Le Monde, Marianne). Trop de succès, trop d’impudence. Intrusion inadmissible en pays exclusivement lanzmannien !
J’ai hésité. Claude Lanzmann est un monstre sacré. Il a bénéficié, après la publication de ses souvenirs, « Le lièvre de Patagonie », d’un concert inouï de louanges médiatiques et déjà je n’avais pas osé, moi misérable lecteur ordinaire, faire part de mon opinion dans un billet. Je ne discute pas le style mais le contentement de soi à la longue insupportable qui dégrade beaucoup de pages. Surtout, j’ai éprouvé un très vif ennui devant les interminables relations par Lanzmann de ses exploits en Israël et ailleurs, de la préparation de son film Shoah et des multiples événements ayant, selon lui, rendu sa vie passionnante. Il y a des épisodes qui n’en finissent pas et ils ne deviennent pas attractifs du seul fait que Claude Lanzmann les a habités. Pour être franc, les seuls passages qui m’ont intéressé vraiment sont ceux où il fait notamment apparaître Sartre, Simone de Beauvoir, Camus et Koestler. Ce sont les seuls aussi où il essaie de se déprendre de lui-même, tout en ayant de très belles pages sur sa liaison et son compagnonnage avec de Beauvoir.
Qu’il ait bénéficié d’une telle unanimité - à mon sens elle révèle plus la peur qu’inspire sa personnalité impressionnante et composée d’Histoire qu’une authentique admiration pour l’ouvrage dont je doute qu’il ait été lu intégralement par beaucoup - ne justifie pas cette diatribe à l’encontre de Yannick Haenel. Il n’a pas tous les droits parce que tous les suffrages lui seraient d’emblée acquis.
Dans son roman, Haenel, dans une première partie, évoque Karski tel qu’il est présenté et se présente dans Shoah. Dans une deuxième partie, il décrit son existence incroyable faite de dangers et de hasards, de courage et de maîtrise de soi, il narre des péripéties défiant l’imagination la plus débridée mais pourtant vraies, il écrit un roman d’aventures tragiques. On se prend à rêver dans l’horreur et à espérer que Jan Karski soit indestructible. S’il était fictif, j’entends les critiques professionnels criant à l’invraisemblance !
Dans la dernière partie, Haenel invente un monologue de Karski qui mêle des interrogations philosophiques, une réflexion sur l’Histoire et l’Holocauste avec un regard sur sa propre destinée. Il paraît que, sur le plan historique, Haenel aurait tort de prêter à son héros des propos accablant les Etats-Unis et exonérant la Pologne. Si Lanzmann l’affirme, s’en indigne, considère que c’est un péché mortel pour un roman, il a sans doute raison. Il est le dépositaire de ce qu’il faut faire ou non, taire ou non, condamner ou sanctifier. Hors de lui point de salut dans la mise en scène, fragmentaire ou collective, de cet enfer, qui lui revient d’autorité. Puisque Haenel s’est égaré avec son invention, son imagination est scandaleuse et le lecteur qui y trouve du plaisir s’égare lui-même.
Comment énoncer cela élégamment sans désobliger la statue vivante du Commandeur ? Pour ma part, j’ose cette intolérable banalité. De cette controverse historique je n’ai cure puisque ce livre est composé de vérité mais aussi de songes et que sa force est de rendre palpable l’infini malheur et admirables l’énergie de vivre et la solidarité et désespérantes les rencontres manquées entre le cours du destin et ce qui aurait pu et dû le détourner de sa terrible issue. Mais dans le bonheur de la littérature.
Yannick Haenel n’a rien à se faire pardonner.
Rédigé par Philippe Bilger - Blogueur associé le Samedi 6 Février 2010
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