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Le blogueur Timothée Gérardin nous fait partager sa passion pour Ernst Lubitsch en commentant deux films dont le cinéaste n'est pas le seul père mais dans lesquels le touché si particulier du réalisateur est bien présent.
Ernst Lubitsch - Wikimedia Commons
Des demi-Lubitsch, parce que le cinéaste n’a pas l’entière parenté d’Une heure près de toi, ni celle de La Dame au manteau d’Hermine - deux films qui figurent dans l’excellent coffret Lubitsch de BAC vidéo, en plus d’Angel, déjà commenté, et de classiques comme Sérénade à trois ou La Huitième femme de Barbe bleue. Une Heure près de toi, qui date de 1932, devait être un film de George Cukor, avant que Lubitsch, en producteur insatisfait de la mauvaise ambiance qui s’était installée entre Maurice (Chevalier) et George, ne se décide à prendre lui même les rênes de cette comédie musicale. Quant à La Dame au manteau d’Hermine (1948), c’est son tout dernier film - tellement son tout dernier film qu’il est mort avant la fin du tournage: le film sera terminé par Otto Preminger.
En plus de ça, on dira bêtement « demi-Lubitsch », parce qu’aucun de ces deux films ne prend la forme ordinaire du rite Lubitschien, du moins tel que nous le connaissons (les comédies américaines). Une Heure près de toi est une comédie musicale dans laquelle Maurice Chevalier, quand il ne pousse pas la chansonnette, s’adresse directement au spectateur. Il y a comme quelqu’un en trop ici, et l’on voit bien que le petit sourire en coin que nous adresse le mari tenté est surajouté à la connivence structurelle qui existe de toute façon entre le metteur en scène et ses spectateurs. La « Lubitsch touch » menace à tout moment de se diluer dans les explicites expressions d’un chanteur français et frivole.
C’est encore plus radical, dans La Dame au manteau d’Hermine, une opérette qui intègre en plus des éléments fantastiques et oniriques. On a peur que Lubitsch, artiste du possible, du suggéré, ne se laisse cette fois emporter par une imagination débordante et indigeste. Moins les choses sont montrées, plus elles sont dites - c’est ce que nous comprenions avec les plus grands Lubitsch. Mais affirmer cela reviendrait à faire un ascète de ce cinéaste hédoniste: chez Lubitsch, nous avons avant tout affaire à un jeu, à un dialogue entre le dit et le montré, et non au sacrifice janséniste et iconoclaste du montré au dit.
On s’aperçoit en effet que le maître se joue parfaitement de tout ce qui vient affecter ces deux films. Dans Une Heure près de toi par exemple, on voit les éléments classiques des comédies de Lubitsch s’intégrer parfaitement au format musical: on a l’impression à un moment du film que le narrateur lui-même, qui se retrouve en situation délicate, est partagé entre la confidence et la dissimulation. Ces situations sont très subtilement appuyées par les chansons, l’espace finement englobé dans des paroles. Et tout est dit dans le « but oh... Mizzy! », refrain de l’inconstance innocente.
Que dire, alors de La Dame au manteau d’hermine, l’ultime opérette? Tout d’abord que le film n’est pas si éloigné des premiers élans de Lubitsch vers les grandes fresques en costume. Ensuite qu’il est fascinant de voir tous les non-dits accumulés pendant toute une carrière prendre vie au soir comme les tableaux du château de Bergamo. Ce sont les horloges, pendules et autres réveils, emblématiques de tous les silences de Lubitsch, qui font un bruit à réveiller les morts. Entre le réel, le merveilleux, le rêve, les flashbacks historiques, c’est un véritable mille-feuilles que construit le cinéaste. Et dans ce mille-feuilles, il s’amuse comme un petit fou à faire communiquer les niveaux de signification. Incongru, impossible, étincelant, l’enchantement est là plus que jamais dans le dernier Lubitsch.
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