Ben Laden dévoilé, la bande-dessinée de Mohammed Sifaoui, n'a pas fait rire Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et auteur des Neuf vies d'Al-Qaida, qui paraît le 7 octobre chez Fayard. Le livre, qui se veut factuel, est selon lui rempli d'erreurs et d'approximations et passe à côté de son objectif premier : démasquer Al-Qaida. Pour lui, loin d'être un brûlot, cette BD est surtout un "pétard mouillé".


(couverture de Ben Laden dévoilé)
(couverture de Ben Laden dévoilé)
L’humour a toujours été une des armes majeures pour résister à la terreur. Mais l’horreur provoquée par les attentats d’Al-Qaida a souvent amené les créateurs à retenir leurs traits. C’est paradoxalement du côté du cinéma américain qu’ont émergé les premières tentatives de rire de ce sinistre sujet. Les marionnettes iconoclastes de Team America , nées de l’esprit fertile des concepteurs de South Park, sèment la dévastation en plein cÅ“ur de Paris comme sur le canal de Panama. Elles sont à cet égard plus abouties que les farces lourdingues (et encore inédites en France) de type « Where in the world is Usama Bin Laden Â» ou « Harold and Kumar /Escape from Guantanamo. Les indies britanniques n’ont pas été en reste, avec le sitcom en ligne Living with the infidels, chronique  déjantée d’une cellule jihadiste implantée à Bradford.

Notre pays, où la célébration du neuvième art transcende les clivages traditionnels, a naturellement été plus tenté par la bande dessinée. Jul nous a régalé dès 2006, avec La croisade s’amuse, d’une chronique hilarante de l’intimité familiale des Ben Laden : Madame, sous son inamovible burqa, est accro à la presse people, tandis que fiston consulte son psy Mollah Å’dipe et que Papa Oussama reçoit des otages empaquetés par ses potes talibans. Le projet de Ben Laden dévoilé, écrit par Mohammed Sifaoui et dessiné par Philippe Bercovici, se veut plus ambitieux : à la faveur de la capture par les commandos américains de Ben Laden, dans un bien lointain 2016, le chef d’Al-Qaida, cheveux blancs mais tête solide, dévide le fil de son existence au cours d’un interrogatoire mené par la CIA… en Irak. Tel est l’argument plutôt contourné qui fournit aux auteurs la trame de leur « dévoilement Â».

S’agissant du graphisme (tonique) ou de la présentation (dense, voire chargée), il en va de la BD comme du reste, des goûts et des couleurs. Les choix d’illustration des personnages, avec la tentation permanente de la caricature, sont aussi affaire de convention. Bien plus problématique est la prétention de cet album à être « fondé sur une investigation rigoureuse Â» (quatrième de couverture).  La fable des « 300 millions de dollars Â» hérités de son père par Oussama est recyclée sans sourciller (page 21), alors que la commission d’enquête, constituée aux Etats-Unis après les attentats du 11-Septembre, a depuis longtemps démonté cette fiction : « De 1970 à 1994, Ben Laden a reçu environ un million de dollars par an, une somme significative, certainement, mais non pas la fortune de 300 millions de dollars destinés à financer le jihad Â». Une exagération ne vient cependant jamais seule : « Près de quarante mille Arabes sont venus faire le jihad en Afghanistan Â» (page 30). Quarante mille, vraiment ? Abdallah Anas, un « vétéran Â» du jihad afghan, pourtant cité dans les notes de l’album, évalue entre trois et cinq mille le nombre de militants arabes attirés dans les années 80 au Pakistan par le jihad anti-soviétique et il précise que seul un sur dix a franchi la frontière de l’Afghanistan : de 400 à 40 000, la culbute est acrobatique !

La liste serait fastidieuse des approximations et contre-vérités. Le roi Fahd d’Arabie Saoudite est supposé avoir reçu Ben Laden en août 1990, juste avant de l’expulser du pays et de le déchoir de sa nationalité (page 40) : cette audience royale n’a jamais eu lieu, le passeport de Ben Laden lui a au contraire été retiré pour lui interdire pendant près d’un an de quitter le pays et il n’a été déchu de sa nationalité qu’en 1994. Ben Laden est présenté comme quittant le Soudan en 1996 pour rejoindre le mollah Omar en Afghanistan (page 53), alors que le chef d’Al-Qaida s’était installé à Jalalabad, dans un fief anti-talibans, et qu’il a négocié, plus tard et sous contrainte, son ralliement au mollah Omar. Atef, responsable militaire d’Al-Qaida, est mis en scène dans les grottes de Tora Bora avec Ben Laden, en décembre 2001 (page 90), tandis qu’il a été tué quelques semaines plus tôt, dans un bombardement américain, à plus de trois cents kilomètres de là. Ben Laden aurait décidé dès février 2003 de nommer Zarqaoui comme chef d’Al-Qaida en Irak (page 93), alors qu’il aura fallu l’invasion américaine de l’Irak, l’insurrection dans le « triangle sunnite Â», la vague de terreur anti-chiite et l’effondrement d’Al-Qaida en Arabie pour que cette décision soit prise… en décembre 2004.

Les auteurs sont parfaitement en droit de « caricaturer certaines situations pour rester fidèles au ton de la BD Â» (page 103). Mais cette accumulation de raccourcis et d’amalgames, dont un album de cent pages aurait pu se dispenser, aboutit moins à « dévoiler Â» Al-Qaida et son chef qu’à conforter l’image mythique du chef d’orchestre d’un terrorisme aussi planétaire qu’indéracinable. L’album prédit d’ailleurs que l’arrestation de Ben Laden sera suivie… en 2016 d’une série d’attentats spectaculaires à Paris, New York et Islamabad. Or c’est justement cette illusion d’une capacité de nuisance inextinguible qu’Al-Qaida veut entretenir à tout prix, malgré son rejet dans l’ensemble du monde musulman. Alors que l’album se vante d’être « la BD-attentat contre Al-Qaida Â», le pétard s’avère mouillé. Gageons que les victimes collatérales en seront moins nombreuses.



Rédigé par Jean-Pierre Filiu - Tribune le Vendredi 11 Septembre 2009 | Commentaires (9)

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