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Pour Philippe Bilger, Anna Gavalda est une grande écrivaine, à la fois modeste et sure de sa force, qui cultive un regard attendri sur les joies simples de l'enfance.
Je n’ai jamais apprécié la condescendance d’une certaine critique à l’égard d’Anna Gavalda et de ses livres. Cette idée fausse que les bons sentiments ne font pas de la bonne littérature a perverti l’esprit de beaucoup, qui se piquent de savoir mieux que les lecteurs amateurs (au sens étymologique) ce qui devrait ou non convenir à notre goût et mériter l’admiration de l’élite qu’ils croient incarner. Cette désinvolture qui consiste à très peu parler du livre mais à traiter avec une dérision amusée son auteur m’a toujours choqué.
J’aime ce qu’on m’a dit d’Anna Gavalda, j’aime qu’elle n’économise pas son temps ni son écoute lorsqu’un énorme public sollicite une dédicace, j’aime les réponses jamais banales qu’elle fait aux questions souvent répétitives qu’on lui pose (Le Dauphiné Libéré). et en particulier son plaisir d’être une messagère privilégiée pour faire lire d’autres écrivains. J’aime qu’elle ne soit pas une femme, une personnalité, un auteur ordinaires. Je me souviens de son roman La Consolante au sujet duquel je m’étais permis d’écrire un billet. J’avais manifesté ma déception pour les 200 premières pages de son livre puis mon enthousiasme sans nuance pour les 400 dernières. Je n’osais espérer un signe de sa part, je n’y pensais même pas. Pourtant, quelque trois mois après sa rédaction, j’ai reçu un bref commentaire qui se contentait, avec une ironie qui avait de l’allure, de me signifier « qu’elle essaierait de faire mieux la prochaine fois ». J’avoue que cet unique message m’a confirmé dans le fait que cet être était singulier, à la fois modeste et sûr de sa force parce que celle-ci la conduisait loin des sentiers battus de la vie littéraire et de la vanité des auteurs.
Lisant en une heure L’Echappée belle, j’ai retrouvé dans ce court récit un univers dont le lecteur, pris une fois dans sa magie, ne peut plus se passer. Bien sûr, la poésie de l’enfance, des mots de passe qui permettent à des frères et sœurs de se glisser dans un monde à eux en ouvrant toutes les portes, le bonheur des rites à la fois tendres et décalés, l’attrait d’une existence ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, les sourires et les tristesses de complicités tellement accordées et fusionnelles qu’elles en deviennent une mélancolie par anticipation à l’idée de les perdre, le dégoût des comportements que la grâce jamais n’ennoblit et que la haine toujours dégrade.
Qu’on ne s’y trompe pas cependant. Anna Gavalda n’est pas une mièvre du cœur qui se contenterait de nous faire rire en nous entraînant, dans le même mouvement, au bord d’une émotion se retenant juste avant de pleurer. Ce que je privilégie chez elle, c’est son aptitude à la dénonciation tendre, à la mise en pièces de ce que l’adulte, l’âge adulte jouent comme rôle et comme comédie. Elle place au cœur du réel un explosif qui est un regard infiniment lucide mais chargé d’espoir, contre vents et marées - la subversion d’une sensibilité et d’une intelligence qui fuient la banalité du pessimisme pour le pari de la confiance. Qui refusent la peur pour laisser une chance à l’imprévisible talent de l’humain à secréter du bonheur. Ce n’est pas que tout soit parfait dans ce livre. Je n’éprouve aucun scrupule à m’aventurer sur ce terrain car, à la lire, je n’ignore pas qu’Anna Gavalda déteste plus que tout la condescendance. Qui aime bien critique bien.
Le respect qu’on doit à cet immense talent, c’est d’abord de le prendre au sérieux. Il me semble que, quittant le territoire de la dérision vive et de la satire sociale feutrée, légère et d’autant plus redoutable, Anna Gavalda est moins à l’aise dans la relation d’une entente pure entre frères et sœurs. Il y a quelque chose, chez elle, qui appelle le sarcasme doux et l’acerbe tendre. Il faut qu’elle s’oppose. Son monde devient infiniment convaincant quand elle détruit l’adversaire, à petites touches rapides. Elle est une militante mais de la vraie vie. Lunaire, songeuse, délicate mais terriblement précise. Avec un langage qui sait inventer autant de trouvailles que la diversité des sensations, des sentiments et des nostalgies en a besoin. Alors, ces critiques littéraires qui la prennent de haut, confondant son humanité avec de la bêtise, son univers avec de la naïveté, son succès avec de la démagogie, son style avec de la platitude, se trompent du tout au tout. Anna Gavalda est un grand écrivain du singulier et du pluriel, de ce qui rassemble et de ce qu’on regrette, des blessures qu’on guérit et des fêlures invisibles mais tenaces. Vraiment – je ne vois pas de comparaison plus juste et plus gratifiante -, elle est notre J.D.Salinger. Avec moins de bizarrerie, plus d’empathie.
L’Echappée Gavalda.
Retrouvez ici les articles de Philippe Bilger
J’aime ce qu’on m’a dit d’Anna Gavalda, j’aime qu’elle n’économise pas son temps ni son écoute lorsqu’un énorme public sollicite une dédicace, j’aime les réponses jamais banales qu’elle fait aux questions souvent répétitives qu’on lui pose (Le Dauphiné Libéré). et en particulier son plaisir d’être une messagère privilégiée pour faire lire d’autres écrivains. J’aime qu’elle ne soit pas une femme, une personnalité, un auteur ordinaires. Je me souviens de son roman La Consolante au sujet duquel je m’étais permis d’écrire un billet. J’avais manifesté ma déception pour les 200 premières pages de son livre puis mon enthousiasme sans nuance pour les 400 dernières. Je n’osais espérer un signe de sa part, je n’y pensais même pas. Pourtant, quelque trois mois après sa rédaction, j’ai reçu un bref commentaire qui se contentait, avec une ironie qui avait de l’allure, de me signifier « qu’elle essaierait de faire mieux la prochaine fois ». J’avoue que cet unique message m’a confirmé dans le fait que cet être était singulier, à la fois modeste et sûr de sa force parce que celle-ci la conduisait loin des sentiers battus de la vie littéraire et de la vanité des auteurs.
Lisant en une heure L’Echappée belle, j’ai retrouvé dans ce court récit un univers dont le lecteur, pris une fois dans sa magie, ne peut plus se passer. Bien sûr, la poésie de l’enfance, des mots de passe qui permettent à des frères et sœurs de se glisser dans un monde à eux en ouvrant toutes les portes, le bonheur des rites à la fois tendres et décalés, l’attrait d’une existence ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, les sourires et les tristesses de complicités tellement accordées et fusionnelles qu’elles en deviennent une mélancolie par anticipation à l’idée de les perdre, le dégoût des comportements que la grâce jamais n’ennoblit et que la haine toujours dégrade.
Qu’on ne s’y trompe pas cependant. Anna Gavalda n’est pas une mièvre du cœur qui se contenterait de nous faire rire en nous entraînant, dans le même mouvement, au bord d’une émotion se retenant juste avant de pleurer. Ce que je privilégie chez elle, c’est son aptitude à la dénonciation tendre, à la mise en pièces de ce que l’adulte, l’âge adulte jouent comme rôle et comme comédie. Elle place au cœur du réel un explosif qui est un regard infiniment lucide mais chargé d’espoir, contre vents et marées - la subversion d’une sensibilité et d’une intelligence qui fuient la banalité du pessimisme pour le pari de la confiance. Qui refusent la peur pour laisser une chance à l’imprévisible talent de l’humain à secréter du bonheur. Ce n’est pas que tout soit parfait dans ce livre. Je n’éprouve aucun scrupule à m’aventurer sur ce terrain car, à la lire, je n’ignore pas qu’Anna Gavalda déteste plus que tout la condescendance. Qui aime bien critique bien.
Le respect qu’on doit à cet immense talent, c’est d’abord de le prendre au sérieux. Il me semble que, quittant le territoire de la dérision vive et de la satire sociale feutrée, légère et d’autant plus redoutable, Anna Gavalda est moins à l’aise dans la relation d’une entente pure entre frères et sœurs. Il y a quelque chose, chez elle, qui appelle le sarcasme doux et l’acerbe tendre. Il faut qu’elle s’oppose. Son monde devient infiniment convaincant quand elle détruit l’adversaire, à petites touches rapides. Elle est une militante mais de la vraie vie. Lunaire, songeuse, délicate mais terriblement précise. Avec un langage qui sait inventer autant de trouvailles que la diversité des sensations, des sentiments et des nostalgies en a besoin. Alors, ces critiques littéraires qui la prennent de haut, confondant son humanité avec de la bêtise, son univers avec de la naïveté, son succès avec de la démagogie, son style avec de la platitude, se trompent du tout au tout. Anna Gavalda est un grand écrivain du singulier et du pluriel, de ce qui rassemble et de ce qu’on regrette, des blessures qu’on guérit et des fêlures invisibles mais tenaces. Vraiment – je ne vois pas de comparaison plus juste et plus gratifiante -, elle est notre J.D.Salinger. Avec moins de bizarrerie, plus d’empathie.
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