Villepin, c’est de la folie. Et pas seulement parce qu’il a redécouvert le dialogue social après l’échec du CPE. Pas seulement donc parce qu’il organise aujourd’hui à Paris une conférence sur les revenus et l’emploi afin de nous convaincre qu’il exerce et exercera son pouvoir envers et contre tous et d’abord contre l’UMP qui ne veut entendre parler que de campagne présidentielle. Ça, c’est le Villepin de jour à qui les sarkozystes depuis longtemps déjà voulaient passer la camisole de force pour l’empêcher de nuire. Mais il y a aussi le Villepin de nuit. Ce provocateur qui vient de révéler que son livre de chevet préféré était Les mémoires d’un fou. Vous ne pouvez pas savoir l’effarement, l’effroi que cette révélation a provoqué chez les sarkozystes qui craignent par-dessus tout d’avoir à affronter un irrationnel, un illuminé. Rien de pire qu’un fantasque, un imprévisible qui déjoue les pièges de la raison et multiplie ceux de la déraison. Un Premier ministre qui, la nuit, préfère plutôt que de lire des dossiers ou de taquiner la zapette comme Chirac, lire les mémoires d’un fou. Voilà qui les a carrément angoissés. Et de savoir que ces mémoires étaient l’œuvre de Gustave Flaubert n’a rassuré aucun de ces élus qui, il est vrai, ne sont, contrairement à leurs aînés, guère férus de littérature.
Certes ces Mémoires d’un fou ne sont pas folichonnes. Enfin si, justement. C’est du « Flaubert du mal ». La folie du narrateur désespéré, emphatique, sublime, quasi villepinienne en somme, cette romantique démence y est opposée à la santé sordide d’une société, je cite « abâtardie par toutes les débauches. Débauches d’esprit, de corps et d’âme. » On l’imagine si bien ce Premier ministre qui n’a jamais voulu poser le crayon, qui a amassé des dizaines de milliers de pages dans ses tiroirs, déclamer à la pleine lune ces lignes de crête du délire flaubertien. Ecoutez bien, vous l’entendrez : « L’Humanité s’est prise à tourner des machines et voyant l’or qui ruisselait, elle s’est écriée : c’est Dieu ! ». Et là, Villepin, enfin Flaubert, décolle : « Tout brille et tout retentit dans cette mascarade, sous les royautés d’un jour et ces sceptres de carton, l’or roule, le vin ruisselle, la débauche froide lève sa robe et remue. Horreur ! Horreur ! » Bon, notre héros, vous l’avez compris, est revenu de tout et vous pouvez encore l’entendre confier son désespoir à l’écume sourde de la nuit : « Enfant j’ai rêvé l’amour, jeune homme de la gloire et homme de la tombe, ce dernier amour de ceux qui n’en ont plus. » Et ainsi, je cite toujours : « Après avoir passé sa vie dans les palais et usé ses pieds sur les dalles des grandes villes, l’homme ira mourir dans les bois ». Mourir et revivre, rassurez-vous. Il faut remonter le moral des téléspectateurs et de tous ces villepinistes chagrins qui traînent leur âme en peine et leurs espoirs en berne désespérant d’avoir la moindre opportunité de jouer leur chance dans l’élection présidentielle. Le poète comme l’homme politique a plusieurs vies. Et cette folie poético politique qui peut faire divaguer ne se laisse pas enfermer.