Le Blog de la Rédaction

Les billets quotidiens de la rédaction de Marianne sur l'élection présidentielle de 2007

Sarkozy rompt avec lui-même

Vendredi 1 Décembre 2006

La chronique de Nicolas Domenach sur I-Télé

Par Nicolas Domenach, directeur adjoint de la rédaction de Marianne


On a enfin trouvé l’introuvable rupture. Nicolas Sarkozy a rompu avec lui-même. Le candidat à l’élection présidentielle ne serait plus le jeune homme pressé, vibrionnant, brouillon, frénétique, dansant d’un pied instable sur l’autre tout aussi peu assuré. Fini l’activiste anxiogène qui n’était pas plus maître de ses nerfs que de ses convictions. Terminé le politicien instable et agressif qui ne pouvait s’empêcher de rouer d’ironie acerbe jusqu’à ses meilleurs amis, alors même qu’il savait renforcer ainsi de sa maladresse moqueuse tous ses ennemis. Adieu le matamore toujours en mouvement qui vous confiait « si je ne bouge pas je suis mort. Il faut toujours attaquer et ne pas constituer une cible immobile ». Et bonjour, donc vous l’avez vu hier soir sur France 2, le prétendant à la magistrature suprême qui, un peu comme son modèle Mitterrand, voudrait que sa candidature soit du domaine de l’évident et qu’on n’aille plus le chicaner sur son inconstance ou sa nervosité qui le disqualifieraient pour devenir chef de l’Etat, chef des Armées, capable d’appuyer sur le bouton nucléaire en cas de besoin.

Comme la main de Dieu, celle du Président ne saurait trembler. Il les a surveillés, contenus, maîtrisés hier ses mains et ses mots, ses gestes aussi et rien ou presque n’a tremblé. Le présidentiable s’est même montré doux, très doux, tout doux. Sarkozy aurait pris une double ration de Soupline, lui qui a pu se montrer si revêche contre M.A.M. qu’il mésestime fut cette fois peluche et caresse. Lui qui avait tous les poils dressés d’hostilité face, je le cite, «à la féminité niaise et sèche de Ségolène Royal », ce macho élevé dans le culte bonapartiste du chef mâle tout puissant, a su se monter soyeux, respectueux à l’encontre de la candidate socialiste qu’il refuse d’appeler une adversaire et tant il réclame même qu’on cesse de l’enfoncer dans son statut de femme et de déconsidérer ses idées en la traitant de « populiste ». Là, il plaidait aussi pour lui, mais la performance de l’acteur interprêtant le rôle de l’homme apaisé, respectueux, de celle pour qui il manifestait hier encore le plus grand irrespect, méritait un salut à l’artiste et une interrogation : pourra-t-il tenir longtemps ce rôle, sans doute le plus efficace politiquement mais si contraire à ce qu’il est, à ce qu’il a toujours pensé. Lui qui considère la politique comme une affaire sérieuse, un combat d’hommes. C’est le paradoxe du comédien qui veut qu’on joue mieux ce à quoi on ne croit pas, que là est le vrai talent.

Mais sur la durée Nicolas Sarkozy, apôtre théorique de la vérité en politique, n’a jamais pu jouer longtemps la totale comédie. Il y a toujours quelque chose qui lui échappe à un moment, non pas des lapsus comme Jospin, mais des soupirs d’exaspération, des tics de sourcils et de front comme des éclairs de colère, comme hier, par moments, quand son bilan sécuritaire fut contesté, rarement il est vrai. Ce n’était pas une soirée de contestation mais d’exposition où il devait se peindre lui-même en candidat respectable et respectueux des Français. Et l’on a eu la confirmation du virage stratégique amorcé dans sa déclaration de candidature à la presse de province.

Sarkozy ne renie plus Chirac. Il ne rompt plus avec son bilan. Il ménage le Président dont l’appui lui sera indispensable. Sarkozy ne peut même pas se permettre l’indifférence royale. Il faudra qu’à un moment le prétendant décroche l’adoubement de monarque républicain. Le fils rebelle n’a pas renoncé à être reconnu. Lui qui se prétendait «libre » a toujours comme ces esclaves affranchis porté son maître sur le dos. Il faut dire qu’ils ont tellement de points de ressemblance ces deux-là. Sarkozy est le plus chiraquien de tous les héritiers par son ambition, sa détermination, sa résistance, son culot, sa gourmandise des conquêtes et du pouvoir, son énergie hors du commun, bon, son obsession élyséenne bien sûr. Certes Chirac est plus à gauche, plus rassembleur plus gaullo-indépendantiste aussi. Mais sait-on vraiment aujourd’hui ce qu’est vraiment Sarkozy qui peut se révéler aussi pragmatique que Chirac ? Au point même d’écouter le Président et de retenir ses suggestions.

Car c’est Chirac aussi qui lui a recommandé de se montrer plus apaisé, et plus rassembleur, qui n’a cessé de lui répéter que les Français ne devaient pas être bousculés, qu’il fallait les écouter, prendre en compte leurs différences, leurs sensibilités exacerbées comme leurs espérances. Le présidentiable Sarkozy devrait commencer aujourd’hui en province, à Angers, où il a promis de prendre le temps de rencontrer les Français, ce qu’il a été incapable de faire jusqu’ici tant il semblait agité par l’angoisse, dévoré par une angoisse intérieure. Il se déplaçait entouré de courtisans et de policiers en uniforme ou en civil. Comme un Président américain. Ça lui plaisait cette excitation de feuilletons télé avec ces « guns man » qui parlent dans leurs petits micros genre : « Mozart arrive gare aux fausses notes. » Alors acceptera-t-il de demeurer seul face au peuple ! De ne plus bouger tout le temps ! Rester immobile, pour lui c’était mourir un peu.

Nicolas Domenach
Rédigé par Nicolas Domenach le Vendredi 1 Décembre 2006 à 13:17



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