C’est une autre campagne qui commence au PS, une campagne plus âpre, plus dure, plus indécise. Plus question de sacre pour sainte Ségolène, comme beaucoup l’avaient imaginé. Sa contre-performance chahutée du Zénith a été ressentie comme un avertissement, comme un électrochoc, par les supporters de Royal qui s’étaient endormis sur leur matelas de voix hypothétiques et avaient abandonné le terrain à leurs adversaires qui ont « bossé comme des chiens », selon leur expression. Tout le week-end, les partisans socialistes de Ségolène se sont donc employés à remobiliser les troupes et à reprendre aussi le pouvoir face aux amateurs de l’association « Désir d’avenir ».
Car le temps des professionnels est venu. On ne plaisante plus. Les adversaires de Royal ont montré qu’ils n’étaient pas des demi-sels et d’abord les strauss-kahniens qui n’ont pas seulement réussi leur coup et leur claque au Zénith mais sont parvenus à transformer leur succès en victoire médiatique. Ils ont transformé la vaguelette qui les poussait en vague irrésistible, faisant croire qu’ils avaient dépassé Fabius et qu’ils allaient rattrapé Royal puis la battre au second tour. Une esbroufe que Strauss-Kahn, compétiteur hors pair, s’est attaché à accréditer ces derniers jours. Et avec succès, car l’animal s’est bonifié dans la campagne. Il se voit et se vit beaucoup moins en numéro deux. Disons même qu’il aurait tendance à s’imaginer en premier des premiers à qui l’on peut poser n’importe quelle question, comme le dit l’animatrice de ses meetings. Il a une mémoire phénoménale. Il a réponse à tout. Il n’a pas de fiches. Il peut extraire n’importe quelle racine carrée, donner le nom de la capitale de la Mongolie extérieure ou le montant exact du déficit de la France depuis 1912 … avant Jésus-Christ. Dans « Questions pour un champion », il ferait un malheur.
Pour la présidentielle, il commence ! Même si les militants ont quelque difficulté, criant alternativement « Dominique Président » ou « DSK Président », comme s’ils avaient du mal à trouver le mot juste. Lui, en tout cas, ne se pose pas de questions et délégitime allègrement ses adversaires incompétents et d’abord Ségolène Royal ! La compétence, c’est ce qui ferait fondamentalement la différence face à celle qu’il présente comme sa seule rivale, Fabius n’étant qu’un souvenir d’une autre temps, au mieux une nostalgie, au pire un cauchemar. Et c’est avec gourmandise que Strauss Kahn attend les prochaines confrontations tant Ségolène ne lui paraît pas à la hauteur ! Il est vrai qu’elle est mal à l’aise quand ça chahute. Mais elle est, heureusement pour elle, beaucoup plus à son affaire dans les réunions plus intimes, plus matricielles, qu’elle va multiplier ces prochains jours. Car, puisqu’il faut se battre, elle va se battre, elle aime ça. Mais elle laissera à ses seconds le soin de porter quelques coups tranchants à Strauss Kahn, « l’homme de droite du PS, l’homme de la gauche américaine, le nouveau Rocard qui connaîtra le même destin évanescent ». Fini d’épargner le matou matois.
Mais les ségolénistes n'agresseront pas l’autre compétiteur, Fabius, qui enrage, lui, du bluff de Strauss-Kahn. Car pour les pointeurs fabiusiens, c’est leur champion qui est second. Et de loin ! Plus de 7 points d’avance, assurent-ils, forts de leurs bastions qu’ils ont bétonné pendant des années. « Fabius va créer la surprise », promettent-ils. Car il est en train de réussir le même renversement politique que lors du dernier référendum : d’un côté, les toutous de l’oncle Sam, les blairistes, les socio-libéraux qui capitulent devant le marché. De l’autre, la gauche populaire, protectrice, fraternelle, lui, saint Laurent ! Bon, c’est un peu difficile à croire, mais ça prendrait au-delà des apparences médiatiques. On l’a vu hier, on le verra dans les jours à venir, Fabius lâche volontiers ses coups à l’instar de Strauss Kahn, en affirmant que c’est ça la vie, que le parti en a connu d’autres. Sauf que les militants ont la mémoire vive de la défaite du 21 avril 2002, que si le débat tourne au combat fratricide, les combattants risquent de le payer cher, très cher. Celui qui portera les coups les plus violents risque de se les porter à lui-même aussi.