Une campagne électorale, c’est un peu la fête des éditeurs. Pas de semaine sans que sorte un essai sur ce que devrait être le bon programme présidentiel. Les économistes devrait même dénoncer l’inflation de signes produits, au risque de décourager l’investissement dans la pensée. Assez curieusement, les essais économiques sont l’œuvre d’ex. Ex-chef de cabinet, ex-dirigeant de grande entreprise ou d’institution internationale. Comme quoi ceux qui ont compté dans le débat politique ont encore quelque chose à dire, voire à nous apprendre.
C’est ainsi que Philippe Jaffré, ex-PDG d’Elf, réfugié fiscal à Bruxelles signe, en commun avec le journaliste Philippe Riès, un excellent triller politico-économique. Pour résumer le « pitch » (comme dirait Ardisson),
Le jour où la France a fait faillite (Grasset) raconte comment Ségolène Royal, élue présidente en 2007 a ruiné la France et comment Sarkozy, qui lui succède en 2012, a tenté de la redresser. On ne raconte pas la fin. C’est un roman, vu de l’intérieur de l’appareil d’Etat, qui file l’idée que la dette publique deviendrait rapidement hors de contrôle (160% du PIB). On s’y croirait, surtout lorsque Sarkozy nomme Laurence Parisot à Matignon et Brice Hortefeux place Beauvau. Tous les mécanismes d’une crise économique et politique majeure sont contés
in situ avec réalisme, et les conséquences ont de quoi horrifier le lecteur le plus rétif aux questions de finances publiques. Il n’y a qu’un hic, mais de taille : Jaffré campe Sarkozy comme l’homme politique français qui prend conscience du problème de l’endettement et y fait face avec courage. Hélas, l’auteur avait terminé son livre avant les discours d’Agen et de Périgueux, lors desquels son héros a promis tant et plus de dépenses (38 milliards d’euros), sans esquisser une stratégie de réduction des déficits publics. On a souvent tort d’avoir raison trop tôt.
Michel Camdessus, ex-directeur du Trésor, ex-gouverneur de la Banque de France, ex-président du FMI (quelle carrière), ex-rédacteur d’un rapport pour Sarkozy (« Le sursaut », en 2004), signe une
Lettre ouverte aux candidats à l’élection présidentielle (chez Bayard). On retrouve la thématique du rapport qu’il remit en 2004 au ministre de l’économie Nicolas Sarkozy, « le Sursaut », pour des réformes adaptant la France à la compétition mondiale. Camdessus est aussi un obsédé d la dette et préconise de ne procéder à aucune baisse d’impôt avant que la dette publique ne soit redescendu sous les 60% du PIB, contre 66% actuellement). Sarkozy fera-t-il de Camdessus, comme Jaffré, un « déçu du sarkosisme » ? On peut le craindre, puisque le président de l’UMP n’a repris qu’une idée de son rapport : la limitation à 15 du nombre de ministres. Maigre !
Alain Boublil est l’ex-directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy, ne votera probablement pas pour Sarkozy. Il avait disparu dans la tourmente de l’affaire
Pechiney-Triangle. Il signe un essai nouveau genre : c’est libéral anti-néolibéral. Celui qui fut un artisan de la « désinflation compétitive » et du franc fort, auprès de Jean-Claude Trichet, se livre à une défense pour le moins contestable de l’action de la gauche responsable des années 1983-93 dans
Le monde comme il est (Michalon). La croissance démographique et la modernisation de l’économie au cours de cette période (et de la suivante, 1993-2002) seraient responsable de l’apparition du chômage de masse. Pas un mot sur les choix de politique économique … Boublil est plus convaincant lorsqu’il s’attaque, chiffres à l’appui, à démonter les locomotives du néo-libéralisme, Grande Bretagne et Etats-Unis, qui derrière une apparente réussite, cachent mal leurs déficiences, comme un taux d’emploi aussi mauvais que dans l’hexagone, masqués par des biais statistiques énormes. Où lorsqu’il dénonce la volonté britannique d’imposer un modèle ultralibéral à l’Europe .
Tiens, le modèle libéral. On le trouvera dans la dernière livraison du cercle des économistes, intitulé :
Politique économique de droite politique économique de gauche, chez Perrin. Un ouvrage collectif, où les universitaires les plus distingués entreprennent d’expliciter aux lecteurs ce qui devrait différencier la droite de la gauche, toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire en acceptant d’emblée les contraintes, principalement la mondialisation et les règles européennes. On pouvait s’attendre à ce que le travail de laboratoire (puisque les auteurs disent eux-mêmes définir la droite et la gauche de gouvernement sans se réferer ni à l’UMP ni au Parti socialiste) nous fasse découvrir des opportunités, des idées neuves, d’un côté comme de l’autre. C’est raté. La gauche est « pour le maintien des statuts » de la fonction publique, la droite pour la réduction des effectifs. Pour l’emploi, les 35 heures et le Smic d’un côté, allongement de la durée du travail sur la vie de l’autre, fiscalité redistributive et progressive de gauche contre réduction des impôts sur le capital et baisse des charges de droite, et ainsi de suite. La droite et la gauche (surtout, mais la lecture est peut-être orientée) sont des caricatures, et non des archétypes. Au final, l’Etat est désigné comme le malade contagieux de la société. La conclusion sur l’exception française appelle rien de moins qu’à
« libéraliser la République », comme objectif programmatique réconciliateur. Est-ce opportun ?
Le résultat est inférieur aux attentes crées, fin août par un teasing appuyé du Monde. C’est dommage, car l’effort valait le coup d’être tenté.