C’est la grande intox. Chacun joue à se faire peur avec le Front national afin de renforcer son camp. A gauche comme à droite et à l’extrême droite donc, on tire les sondages vers le haut, vers le très haut pour faire croire qu’aujourd’hui Le Pen serait au second tour. Tout cela pour tenter de rassembler son camp et d’empêcher toute candidature dissidente susceptible de l’affaiblir. C’est ainsi qu’à gauche, Jean-Pierre Chevènement a renoncé à entrer en lice, notamment à cause du danger que représenterait l’extrême droite, et dans le camp d’en face, Christine Boutin a invoqué les mêmes raisons pour se retirer de la compétition. Désormais face à la candidature très unitaire de Ségolène Royal, les sarkozystes agitent l’épouvantail Le Pen pour empêcher tout gêneur, genre Dominique de Villepin, de rentrer dans le jeu.
On a pu ainsi entendre, entre autres, le sarkozyste Patrick Ollier affirmer que « le FN marquait des points tous les jours » et « que toute division de la droite serait criminel ». Nicolas Dupont-Aignan et Philippe de Villiers vont donc avoir les plus grandes difficultés du monde à trouver les signatures d’élus nécessaires à leur candidature.
Mais qu’en est-il exactement du danger que représenterait l’extrême droite pour les deux grands candidats ? D’abord, le parti de Jean-Marie Le Pen ne gagne pas des points tous les jours, il lui arrive même d’en perdre. Ainsi les instituts Ipsos et la Sofres le donnent-ils dans leur dernière livraison en recul d’un point et le situent tous les deux à 11,5 %, alors que CSA, il est vrai, l’estime à 17 % ! Cette différence d’estimation - plus de 6 points ! - n’existe pour aucun autre candidat et montre qu’il y a toujours un angle mort avec le FN. Autrement dit qu’il existe toujours une zone floue. Car les personnes interrogées n’avouent pas la vérité. Ce vote demeure en partie tabou même s’il y a eu une dédiabolisation qui lui a profité.
On dispose cependant de plusieurs indications sérieuses. D’abord depuis les émeutes urbaines, le vote frontiste a monté et tous les débats sur l’insécurité comme sur l’immigration lui profitent. Ses idées ont une audience qui s’est accrue et le vote en sa faveur est aujourd’hui à un niveau plus élevé qu’un an avant les élections de 2002. Mais sans doute le sous-estime-t-on moins puisque les sondeurs ont revu leurs instruments de mesure même s’ils restent d’une précision discutable. Mais surtout la situation politique est très différente. D’abord nous n’avons pas deux sortants comme Chirac et Jospin en 2002. Ensuite quasiment tous les candidats en lice se réclament de la rupture. Et même si Sarkozy est associé au pouvoir, depuis près de cinq ans, il est perçu comme différent. En outre, malgré un bilan discutable, le ministre de l’Intérieur bénéficie d’une image positive dans l’électorat d’extrême droite. On le crédite d’une vraie volonté, d’une détermination sécuritaire qu’on ne reconnaissait pas précédemment aux socialistes. Par ailleurs, même Ségolène Royal, fille de militaire, femme d’ordre s’il en est et François Bayrou qui s’en prend à la grande connivence des puissances médiatico-politiques provoquent des échos favorables dans l’électorat populaire attiré par le frontisme. Le Pen, un Le Pen vieilli avec ses 78 automnes n’est plus seul à pouvoir se présenter comme le candidat anti-système. Enfin, le traumatisme du 21 avril existe à gauche comme à droite et ne laisse pas présager une dispersion des voix semblable à celle qui avait permis au président du Front national d’arriver en seconde position lors de la précédente présidentielle.
Cela dit, rien n’est évidemment exclu et surtout pas le pire que nombre d’élus de terrain prophétisent ainsi que certains experts parmi les meilleurs. Les deux grands candidats poussés par le système médiatique, Ségo et Sarko, peuvent lasser. Les Français ont toujours détesté qu’on veuille écrire leur choix à l’avance. Ils veulent être les propres acteurs d’une pièce qui les concerne. Et il y a toujours dans ce pays une colère sourde, parfois bruyante, contre des politiques partiellement discrédités. L’électorat populaire saura se faire entendre s’il a le sentiment de nouveau qu’il n’a pas été écouté. Mais cette fois il faudrait vraiment être sourd et aveugle. D’autant que les Français vont jouer avec les sondages pour manifester ce mécontentement social que le pouvoir n’a pas voulu prendre en compte lors des précédents scrutins. Ils vont obliger les candidats à aller les écouter gentiment. Cette campagne présidentielle servira au moins à cela. Les prétendants vont devoir en rabattre de leur orgueil et se montrer très avenants, très humbles même, comme le disait Chirac lorsque, jeune énarque, il se présentait en Corrèze : « il ne faut pas avoir toujours l’air plus intelligent que les lecteurs ». Ce n’est pas de la pantomime, c’est de l’art politique.