Depuis plusieurs semaines maintenant, il n’est pas de jour sans que Chirac lui-même et Villepin et Alliot Marie et Debré ne critiquent Nicolas Sarkozy. Il est vrai qu’en quête de son impossible rupture, le ministre ne les a jamais ménagés. Mais cette offensive généralisée signe aussi des désaccords de fond sur le modèle français, sur la politique étrangère ou sur le rythme des réformes à mener.
Mais, plus encore, ces attaques tous azimuts procèdent d’une volonté de faire craquer Nicolas Sarkozy. Pour y parvenir Dominique de Villepin réédite la stratégie qui aurait si bien réussi avec Lionel Jospin. « Chaque jour, expliquait-il dès la nomination du leader socialiste à Matignon, il faut verser une goutte d’eau sur la cloche du prisonnier et à des heures différentes afin que celui-ci en devienne obsédé, qu’il passe son temps à guetter la goutte fatale dont le bruit résonnera à l’infini dans sa tête, dans son corps ». Jospin en était devenu littéralement fou, ne pensant plus qu’aux avanies que lui préparait et lui infligeait à intervalles irréguliers un président de la République particulièrement zen. Eh bien, Chirac affiche aujourd’hui cette même « zénitude » un peu plus activiste peut-être encore qu’entre 1997 et 2002 ! Le chef de l’Etat étale une santé tout aussi éclatante que ses remises en cause des propositions sarkozystes ou plus simplement encore de sa démarche qu’il trouve trop précipitée et inconséquente. Chacune de ses sorties, et Dieu sait s’il les multiplie, se traduit pas une stigmatisation de son ministre et patron de l’UMP qu’il ne consent à complimenter que pour son action si difficile de ministre de l’Intérieur.
Et Dominique de Villepin aussi. Tout en prétendant ne se consacrer qu’aux affaires de la France, il pousse les feux de ses critiques, l’accuse de pêcher en eaux troubles de l’extrême droite par exemple, l’enjoint à quitter une semaine la présidence de l’UMP, la semaine suivante le gouvernement quand il sera candidat. Il met en avant malicieusement le ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, qu’il déteste mais qui, elle aussi, déstabilise Sarkozy en invoquant les mannes sacrées du gaullisme. Le but est toujours le même : pousser à la faute, provoquer enfin l’explosion en plein vol d’un Sarkozy qui, depuis plus de quatre ans maintenant, parvient à déjouer les prophéties tragiques des chiraquiens.
Il est vrai que chaque étape de son ascension devrait en théorie lui être fatale. Sarkozy ministre des Finances, Sarkozy patron de l’UMP, Sarkozy de retour à l’Intérieur, Sarkozy et sa boulimie de pouvoir. C’était la grenouille qui devait se faire plus grosse que le bœuf. Comme Lionel Jospin. Comme Edouard Balladur. Son absence d’équilibre personnelle, ses failles internes devaient immanquablement le faire chuter. Mais on l’a trop longtemps ménagé. « On a eu trop peur de lui », reproche Villepin. Et le moment serait venu de précipiter cette chute puisqu’à l’approche des élections Sarkozy manifesterait encore plus de flexibilité, d’irascibilité, prenant chaque critique comme un crime de lèse-majesté. La preuve par le conseil national de l’UMP où non seulement Michèle Alliot-Marie fut sifflée mais où Nicolas Sarkozy au lieu de la couvrir de fleurs, au lieu de l’étouffer d’embrassades, en rajouta dans la discourtoisie.
Macho de chez macho, il lui infligea une leçon de politique droitière, d’un ton exaspéré comme s’il perdait ses nerfs. C’est du moins la thèse, exaspérante bien sûr, que les villepinistes se sont empressés d’accréditer. Des villepinistes qui sont allés jusqu’à préciser que si le Premier ministre souhaitait que son ministre de l’Intérieur démissionne quand il serait candidat, c’était justement pour qu’il retrouve un peu de cette harmonie psychologique qui lui manque tant, tout en sachant parfaitement, et le faisant savoir, qu’il est incapable de prétendre à cette tranquillité d’âme qui fait les grands conquérants. Et si Sarkozy accélère, bouscule son calendrier, alors vous les verrez crier tous ensemble contre ce déséquilibré qui ne sait pas tenir la ligne qu’il a lui-même fixée.
C’est en tout cas cette bataille interne qui se livre : les chiraquiens parviendront-ils à rendre fou cet ambitieux qui touche enfin au but de sa vie et se révèlerait plus fébrile que jamais ? Sera-t-il assez cloche pour succomber au supplice de la cloche ? Ses amis disent que Sarkozy n’a jamais été aussi calme que lorsque la tempête souffle. Alors eux au moins peuvent être rassurés : ils se sont levés enfin les orages désirés. Et, faut-il encore vous le préciser, à gauche, on est aux anges !