Toute la presse ce matin salue Jacques Chirac et la qualité de l’hommage qu’il a rendu hier aux Justes, ces héros modestes, ces Français qui ont sauvé des juifs de la déportation, sans prétendre en tirer gloire. L’unanimisme laudateur des médias en faveur du Président est suffisamment exceptionnel pour qu’on s’y arrête un instant. Car depuis plusieurs mois, c’est à une exécution éditoriale en règle du Président à laquelle on assiste. Pas un article pour prendre sa défense. Et des livres tous à charge qui débaroulent en avalanche. Je vous rappelle les titres de quelques-uns des derniers succès à charge: Chirac et les 40 menteurs, La tragédie du Président, Le gâchis, Jacques le petit, Accusé Chirac, levez-vous…
Eh bien hier il s’est levé et son discours à la gloire de ces glorieux sans gloriole, de ces hommes obscurs qui ont montré, je cite, « que les valeurs françaises de l’humanisme sont enracinées dans les âmes », ce discours-là fut grand, à la hauteur de celui qu’il avait prononcé au début de son règne où il fut le premier Président à rappeler la responsabilité de Vichy, de l’Etat français dans l’extermination des juifs. « Il y a l’ombre et la lumière, notre histoire doit être prise comme un bloc ». Grâce à lui, on peut regarder en face ce passé qui ne passait pas. C’est ainsi que Chirac a été grand, il a ouvert et nettoyé cette plaie purulente qui empoisonnait le cœur de la France. Il a permis une réconciliation à laquelle ses prédécesseurs avaient échoué. Sans jamais faire la leçon non plus à personne.
Ce Président rassembleur qui aura exercé un salutaire devoir de mémoire mérite en effet qu’on lui reconnaisse une certaine grandeur. Chirac a su guérir cette blessure française et a donc été à la dimension de sa fonction. De même, a-t-il été à la hauteur en politique étrangère. Son refus de participer à la guerre américaine en Irak, son analyse des risques de déstabilisation mondiale que ce conflit allait entraîner s’est révélé d’une indiscutable justesse. Cette décision lucide et indépendante, il l’a prise contre son administration, contre sa majorité, contre nombre de ses conseillers aussi et contre ces élites atlantistes qui tremblaient à l’idée de s’opposer à la toute puissance de l’Oncle Sam. Reconnaissons-lui non seulement de la clairvoyance mais du courage et de la fidélité aux principes fondateurs de la politique gaullienne en matière diplomatique.
Reconnaissons-lui aussi une fidélité à lui-même, à ses valeurs de jeunesse, la tolérance et la générosité, le tiers-mondisme, l’humanisme qui lui ont fait exercer une présidence compassionnelle et hostile à toutes les dérives de l’extrême droite, ainsi qu’à toutes les exclusions. Il y aura donc bien eu Chirac le Grand qu’on ne saurait oublié à l’heure du bilan. Mais il y aura eu aussi un Chirac petit qui n’aura pas tenu ses engagements initiaux et n’aura pas été à la hauteur des espérances populaires placées en lui. Ainsi avait-il été le premier à déceler l’ampleur et la gravité de la fracture sociale avant de s’en abstraire, de partir à l’étranger et de laisser le soin à ses Premiers ministres de ne pas la réduire, la charité ne pouvant tenir lieu de politique sociale conséquente. Ainsi Chirac aura-t-il été incapable aussi de donner une réponse politique aux votes massifs de 2002 qui lui aurait permis de bouleverser la donne, de renverser la table, de rénover une pratique, un système gauche droite archi usé. Ce politicien madré, comme Mitterrand avant lui, n’aura pas su suivre l’exemple illustre de de Gaulle, créer un gouvernement de rassemblement, entraîner la France et les Français dans un effort collectif qui leur permette de s’arracher à leurs difficultés, à leurs corporatismes, à leurs archaïsmes partisans. Ça c’est Jacques le petit qui a bien des côtés tout petits, minuscules et antidémocratiques. Comme le rappelle un livre qui vient de sortir, L’argent secret de l’Elysée, de René Dosière. Ce n’est pas un ouvrage polémique, c’est le rapport d’enquête d’un député socialiste curieux, tenace, exemplaire qui a pris au sérieux sa mission : contrôler les dépenses publiques. Or cet élu de gauche dû d’abord s’affronter à un Premier ministre de gauche, Lionel Jospin, pour commencer à lever le voile sur le mystère soigneusement caché des finances élyséennes. Ce que le député Dosière finit par découvrir après cinq ans d’investigations minutieuses c’est que le budget élyséen avait explosé au cours du règne chiraquien : plus 800 %. Et tout cela sans contrôle ! Chirac avant de devenir monarque avait promis que « sa présidence serait modeste ». L’histoire retiendra aussi qu’il fut un formidable pro-menteur. Quant à René Dosière, il ne sera plus député dans la prochaine assemblée. Le PS ne lui a pas renouvelé son investiture. Voilà ce qu’il en coûte de toucher à un tabou monarchique…