La politique, c’est de l’amour. En particulier pour Alain Juppé dont la vie recommence à 61 ans et 56 % à l’élection municipale de Bordeaux. Une récolte de voix bordelaise qu’il attendait, qu’il espérait avec une avide impatience. Car en dépit des vertus lénitives du sirop d’érable qu’il a avalé jusqu’à l’écoeurement au Québec, rien d’autre que le suffrage universel ne pourra jamais adoucir son amertume. Nul doute et surtout pas lui-même que l’ancien Premier ministre n’en restera pas là. Car il porte à l’âme comme dirait Giscard, qui ne s’en est jamais remis, « la morsure d’une nostalgie jusqu’ici inguérissable », la blessure profonde et envenimée de la défaite de 1997, de la répudiation populaire. Bien sûr, il y a aussi cette « sanction inique », dit-il, la condamnation à un an d’inéligibilité pour emploi fictif à la mairie de Paris. Mais ce n’était qu’une iniquité de plus sur une injustice à ses yeux plus fondamentale, ce n’était qu’un peu de sel juridique sur cette plaie plus grave, plus douloureuse et toujours ouverte, celle de son échec électoral qui l’a exilé dans cet enfer de l’impopularité, beaucoup plus lointain, beaucoup plus glacial que le Québec. Disons-le tout net, contrairement, à un Chirac ou à Mitterrand qui ont su, difficilement, encaisser leurs défaites électorales, Juppé lui n’en est jamais revenu de ce congé qui lui fut brutalement signifié par une majorité écrasante de Français. Il n’a jamais digéré ce désamour, ce camouflet auquel ce jeune prodige à qui tout souriait n’avait pas été préparé.
Ah, on ne dira jamais assez l’influence pernicieuse des mères trop aimantes qui, pour être exigeantes jusqu’à vous rouer de coups de parapluies en cas de dissipation, vous couvrent de bonnets et d’écharpes en toute saison pour éviter les microbes baladeurs et vous cajolent comme la 8e merveille du monde ! Cette passion exclusive ne l’avait pas préparé à ce choc, pas plus que l’admiration éperdue que lui ont voué ses enseignants du jardin d’enfant jusqu’à l’Ena en passant par l’Ecole normale. Chirac en personne lui avait rendu le pire des services en le baptisant « le meilleur d’entre nous » et en ne lui ménageant pas la possibilité de l’échec. Alain Juppé lui-même n’y pensait pas, bien qu’il a connu la défaite législative au début de sa carrière, mais ce ne fut qu’une contrariété passagère car Chirac lui offrit ensuite une circonscription parisienne sur mesure.
Tout ne pouvait que sourire à ce surdoué, qui, tout petit, envisageait simplement de devenir pape ou à défaut Napoléon Bonaparte, mais pas chirurgien émérite comme le souhaitait sa mère, qui renonça à son idée parce que la vue du sang l’effrayait. C’est un de ses problèmes en comparaison avec Nicolas Sarkozy. Mais ce n’est pas « son » problème principal. Son problème essentiel, c’est l’amour. Pas celui de sa femme Isabelle qui, comme Cécilia Sarkozy, ne quitte plus son Grand Homme fragile. Non, ce qu’il recherche avec angoisse, c’est l’amour des autres. L’amour qu’il quête dans les yeux des passants et qu’il n’aura de cesse de recueillir au fond des urnes. Il fallait qu’il commence à en trouver la preuve à Bordeaux dans sa ville d’adoption. C’était l’étape indispensable mais pas la plus difficile. Cette cité n’est pas volage. Quand elle s’est donnée à un chef, c’est pour la vie et toujours au premier tour. Avec Juppé comme avec Jacques Chaban-Delmas, c’est une Histoire sans histoires, entre bourgeois. Mais pour ce qui est de la France, c’est autre chose. Ce défi-là, n’en doutez pas, le mobilise déjà tout entier. Saura-t-il jamais reconquérir ce pays qui lui a fait les yeux doux, on l’a oublié, c’était entre 1993 et 1995, quand il était ministre des Affaires Etrangères, ce furent « les années les plus heureuses de sa vie ».
Alors il est même prêt cet impatient à patienter jusqu’en 2012, mais si l’échec de Sarkozy qu’il prévoit comme Villepin, comme Raffarin, comme Chirac… Si cet échec « inéluctable » se précipite, Alain Juppé jouera sa carte qu’il veut de cœur. Il entrera en lice avec la force et la faiblesse de cette question qui le taraude : pourquoi m’ont-il rejeté ? « Parce que les Français ne veulent plus des premiers de la classe », m’a-t-il un jour répondu, à la fois fier et meurtri en comparant son sort à ceux de Giscard et de Fabius pour le malheur réunis. Il est vrai que ces éternels premiers ont quelque chose en commun au-delà de l’intelligence dégarnie et déplumée, ne serait-ce qu’une certaine idée d’eux-mêmes.