Notre époque est timide, l’humeur de notre vieux pays est au repli. « Le mal, c’est l’égoïsme qui est au fond la lâcheté » disait Jules Lagneau (1851-1894). Il ne faut pas subir les évènements s’exclamait Nicolas Sarkozy au sortir du G20 de Cannes. Il faut aussi prendre la peine de vivre. Et pour cela, il faut en avoir les moyens humains.
La société est-elle condamnée à subir la loi des marchés ? Cette phrase eut été plus cohérente. Car qu’on le veuille ou non, les leçons des totalitarismes font souvent obstacle à l’invention de l’avenir. Elles pèsent sur nos initiatives et ont sans doute permis la victoire de l’utopie libérale. Le présent y dicte sa loi, et les chiffres, leur verdict. Cela rend difficile de contrecarrer le néolibéralisme. Les évènements n’arrivent pas par pur hasard.
L’alternative souhaitée par une majorité de citoyens inquiets ne prendra vraiment forme dans leurs têtes que le jour où ils auront repris leur esprit. Qu’il ait fallu attendre la crise grecque pour s’en persuader ne laisse pas de surprendre. L’actualité faisant office de diktat, les salariés sont apeurés par la rigueur, ils jouent aux « intouchables », quand ils ne sont qu’impuissants. Combien sommes-nous à regretter le recul de la politique face à l’économie ? Combien sommes-nous à trouver que la place de l’économie dans la société est démesurée eu égard aux besoins fondamentaux de l’être humain que sont par exemple, l’amour, la camaraderie, l’entraide, l’éducation populaire, les liens familiaux ? Pouvons-nous échapper à la fétichisation de l’économique et à l’emprise de la logique de marché quand celle-ci prend le pas sur la cohésion sociale ? Que faire pour que la circulation des marchandises ne prévale pas sur la qualité des relations sociales ? Ces questions furent celles du récent dossier de Marianne consacré à la crise du capitalisme. Elles furent celles également du grand économiste et anthropologue Karl Polanyi (1886-1964) dont d’importants essais paraissent en même temps que reparaît le livre de Jérôme Maucourant sur son rôle intellectuel et son œuvre (1).
En la lisant, il est possible d’échapper à l’utopie libérale du marché autorégulateur. La rigueur s’allège, la dette pèse moins sur les consciences, et le temps s’ouvre à d’autres horizons. Enfin un économiste qui ne parle pas qu’aux économistes ! Il permet à nouveau de débattre d’économie politique sans être cloué au pilori par les fureurs de la divinité Croissance.
Car vouloir se soustraire de la vision économique du monde, cela ne revient pas forcément à nier la nécessité des marchés, cela revient à ne pas se fondre dans « la société de marché » : c’est à dire pouvoir organiser les échanges économiques, promouvoir une auto-organisation populaire à l’instar de celle qui effraya les élites européennes en 1848. Il a toujours existé des marchés, des foires, des ports, des places financières mêmes, mais l’apparition de l’économie de marché, son évolution, qui aboutit à faire parler les marchés, et à craindre leurs réactions, comme s’il s’agissait de personnes vivantes, cela n’est pas si vieux.
Le mythe du marché autorégulateur – désencastré des rapports sociaux – est une invention qui date du XIX siècle. Et c’est pour l’avoir dénoncé dans son livre « La grande transformation » en 1944 et s’être battu contre la société du tout-marchand, que Polanyi, adepte du socialisme démocratique, redevient de nos jours une référence théorique importante, mieux, un auteur incontournable. Les trois dernières décennies ont connu à l’échelle mondiale, un nouvel épisode d’utopie libérale. D’aucuns parlent même de libéralisme « réel » par analogie au « communisme réel » dont le grand écrivain russe Alexander Zinoviev fut le chroniqueur impitoyable. Le libéralisme réel n’a pas encore son Zinoviev, mais il a Karl Polanyi, et c’est pour l’avoir ignoré trop longtemps que ses thèses sont le complément obligé de notre récent dossier.