Le droit dans tous ses états


Rédigé par Philippe Petit le Mardi 1 Mars 2011 à 18:18 | 7 commentaire(s)

Aujourd'hui, dans l'Essai du jour : Vers une communautés de valeurs ?, Mireille Delmas Marty, Seuil, 24 euros.


Lorsque le juriste René Cassin (1887-1976) - qui n’était pas un copain de De Gaulle - rêva un jour d’une humanité enfin réconciliée avec elle-même qui serait capable de se mettre d’accord sur des valeurs communes sans renier ses multiples appartenances politiques et culturelles, il ne pouvait imaginer qu’une femme poursuivrait ce rêve avec obstination. Le principal auteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 sera surpris de vérifier à quel point sa conception des droits fondamentaux s’était enrichie et déployée dans l’œuvre de Mireille Delmas Marty dont on connaît les livres sur le droit commun, mais dont on ignore parfois l’incroyable parcours. Aussi, avant de parler de son dernier livre, Vers une communauté de valeurs ?, avec un point d’interrogation, je le rappellerai brièvement (1). Mireille Delmas Marty n’est pas une juriste ordinaire. On disait de Michel Foucault qu’il était un nouvel archiviste. Il faudrait dire d’elle qu’elle est une nouvelle visionnaire du droit international. Elle allie en elle une soif de liberté avec un désir de rigueur opiniâtre. L’émergence d’une communauté humaine de valeurs, voilà son rêve.

Mireille Delmas Marty est née à Paris en 1941, benjamine d’une famille de six enfants d’origine cévenole et poitevine, baptisée à l’Oratoire du Louvre. Ceci pour rappeler qu’elle appartient à la tradition éclairée du protestantisme français. Elle fut une lectrice précoce de Mallarmé, elle goûte la musique contemporaine, elle chérit les tableaux de Van Rogger et Klee. Elle a passé son agrégation de droit privé et science criminelle en 1970. Elle a occupé de très nombreux postes dans diverses organisations internationales, elle admire le doyen Jean Carbonnier, Robert Badinter l’appelle Mireille, elle aime lire et méditer la philosophie contemporaine ; elle ne craint pas la contradiction. Elle n’aime pas se laisser enfermer dans le champ du droit. Et parfois, elle sort du bois, et s’indigne de la politique pénale de la France, par exemple. Son viatique le voici : apprendre à raisonner la raison d’Etat et surtout ne pas craindre d’utiliser les « forces imaginantes du droit ». Voilà pour les présentations…

Ce livre est la suite de ce rêve, mieux, une apothéose ! D’ailleurs le titre de la conclusion est : « Une issue lumineuse ». On est dans le registre de l’humanisme nouveau, d’un humanisme juridique entièrement refondu. Je me souviens il y a dix ans de jeunes Chinois qui étaient venus à mon journal, recommandés par Mireille Delmas Marty, afin de s’initier aux joies de la conférence de rédaction dans un joyeux bordel qui frisait la cacophonie. Ils étaient aux anges. Mais littéralement sans voix. En Chine, avant de parler, on lève le doigt. Alors est-ce que les civilisations sont solubles dans l’humanisme juridique ? C’est la grande question d’aujourd’hui. Il y a des avancées du côté de ce qu’on appelle les biens publics mondiaux, tels le climat et la santé. Il y a des avancées du côté de la dignité démocratique. Mais il y a aussi des reculades en ce qui concerne les politiques migratoires, la torture, le droit des femmes, le droit de manifestation. Sans parler du milliard de pauvres dont tout le monde se fout…

Mireille Delmas Marty s’affronte donc à la difficile question des valeurs communes, c’est la partie la plus prospective du livre. La qualité du climat et la biodiversité, ce n’est pas rien. Il faut absolument qu’il puisse exister une norme d’équité intergénérationnelle. Il faudrait que puisse exister à la fois une coordination entre les États et une instance mondiale. Et sans droit, rien n’est possible. Mais il faut un droit sinueux, souple, et néanmoins ordonné. C’est cela l’issue lumineuse. Ouvrez ce livre. Mallarmé n’est pas loin. Car il contient tous les livres de droit, et pas seulement de Droit…

(1) Seuil, 24 euros




A propos de l'auteur

Philippe Petit

Philippe Petit
Comment réintéger la science et la technique dans la culture commune ? Comment constituer des passerelles entre la philosophie et la culture ambiante ? Comment penser la justice, la métaphysique et les religions ? Comment tracer des frontières entre les disciplines ? Comment se situer à la croisée des savoirs et de l’actualité ? Cela revient à se demander comment prescrire des idées et tenter de résoudre des problèmes… à la marge : sans être forcément correct, ni incorrect.