UN DÉFI CONTRE LE DÉSESPOIR
« Changez le monde, dit Marx. Changez la vie, dit Rimbaud. À la bonne heure : changez-les si vous pouvez. Cela veut dire que vous accepterez beaucoup de choses pour en changer quelque unes », disait Sartre en 1952. L’histoire ne se fait pas toute seule ; et si on la prive d’une participation sociale active permettant d’orienter son cours, elle somnole. On enferme les ouvriers dans leur identité, les paysans dans la leur, et les intellectuels dans leur remugle. Paul Bouchet en sait quelque chose, lui, qui a passé sa vie, et son temps, à briser la glace des conventions, à dresser des ponts entre les milieux sociaux, à promouvoir l’égale dignité de tous.
La belle histoire de Goutelas, il ne craint pas de la conter à satiété, non par nostalgie, mais par souci de civisme et de fraternité, afin, dit-il, « de faire remonter à la surface des pensées libérées ». Il redonne un sens au mot du grand Carnot qui lorsqu’il évoquait la levée en masse des soldats de l’an II, se réjouissait de « l’amalgame » entre l’armée royale et les bataillons de volontaires nationaux. Car ce mot convient parfaitement à l’aventure collective de Goutelas. Il explique en partie le triomphe public de ce lieu hors du commun. Les ouvriers ayant déserté le coin faute d’industrie, et les anciens maçons venus du syndicalisme lyonnais ayant disparu, ce sont aujourd’hui les paysans qui sont à l’avant garde de la lutte contre l’uniformisation du paysage agricole. Ils pestent aujourd’hui contre l’arrachage des vignes sur des petites parcelles que leur impose l’Europe. Paul Bouchet est encore de la bataille. « Si je lui ai consacré tant de forces, durant tant d’années, résistant à ceux qui me reprochaient d’aller m’enfouir dans ce coin de mon Forez natal, c’est qu’il a toujours représenté pour moi cette exigence capitale de créer l’amalgame entre les hommes, seul à même de faire face aux événements cruciaux de l’histoire, ceux du début des années 1960, comme ceux de ce XXI siècle », écrit-il dans son livre « Mes sept utopies » (1). Il n’a pas tort. Il n’a de cesse de relier les hommes entre eux. « Je ne suis pas un ancien combattant », « les combats essentiels n’ont pas changé », « j’ai toujours lutté contre le désenchantement », sont ses expressions préférées.
Sur quoi repose cet amalgame social ? Quel en est le ressort ? Pour Marcel Maréchal, qui ne se lasse pas de l’endroit et donna Tamerlan à Goutelas en 1966. Il se résume en une phrase ; elle est de Pasternak : « la culture, c’est ce qui doit rendre la vie plus légère ». Pour Paul Bouchet, il tient à l’idée que la culture doit pouvoir échapper au langage socio-culturel. Elle ne doit pas s’autonomiser, se replier sur elle-même. « Le culturel » doit déboucher sur une dimension spirituelle, être porté par une invitation à soulever des montagnes. Un lieu, c’est d’abord une invitation à réfléchir ensemble. Au début des années 1960 se souvient Robert Duclos, qui fut longtemps président de la Chambre d’Agriculture, « le monde agricole était refermé sur lui, il vivait quasiment en autarcie ». Et ce qui était vrai de l’agriculture, cela l’est aujourd’hui de la culture : elle ne peut souffrir l’isolement. L’indignation face à la désindustrialisation locale, face au productivisme agricole, face à la mondialisation sauvage, face à la xénophobie, face aux inégalités culturelles, elle devient lettre morte si elle ne débouche pas sur cet élémentaire lien de tissage qui rassemble les catégories sociales. « Comment voulez-vous lutter seul contre tous, vaincre cinq centrales d’achat qui alimentent tous les supermarchés » renchérit Robert Duclos. Il n’y a pas de voie de sortie possible hors d’une anticipation militante selon les amis de Goutelas. D’où l’importance, ici, de ce qui s’appelle « les séances de mémoire », sous forme de dîner débats. D’où l’importance de la maintenance qui fut longtemps assurée par Josette Païs, infatigable animatrice de souche paysanne. Pendant cinquante ans, il a fallu entretenir la flamme, entretenir le lien, depuis la restructuration du monde agricole à l’époque du remembrement jusqu’à l’actuelle toute puissance de l’industrie agro-alimentaire. Depuis les premières incursions de Marcel Maréchal, en passant par les séminaires du « Syndicat de la Magistrature » qui aiguisa ses armes à Goutelas au début des années 1970, jusqu’aux juristes de la revue « Procès » qui en firent leur port d’attache. Car Goutelas n’est pas seulement un lieu de discussion, c’est un phalanstère d’écologie politique où s’invente le temps des villes, des territoires, des pays. « Nous avons une pratique territorialisée, un savoir faire particularisé, c’est notre force, à nous de la reconduire » s’amuse Antoine Jeammaud, professeur de droit à Lyon. Marc Lacroix, l’actuel président de l’association, ne dit pas autre chose. « Bientôt, nous serons la banlieue de Lyon, un autoroute est prévu d’ici deux ans qui traversera les Monts du Lyonnais, il nous incombe de préserver les paysages de l’Astrée. Il ne faut pas se croiser les doigts, si on veut peser contre des aménagements débiles, accueillir le tourisme de façon intelligence, repenser l’industrie, faire du Forez une nouvelle Arcadie et perpétuer sa tradition militante », se lamente-t-il.
Ce sont là des contraintes passagères. Goutelas en a vu d’autres. Car ce n’est pas un lieu élitiste. C’est son principal atout. Il perdurera à n’en pas douter. « Agis en ton lieu, pense avec le monde » aimait à dire Edouard Glissant.
Les paysans et les intellos de Goutelas ont depuis longtemps épousé cet adage.
(1) Les Editions de l’Atelier, 19 euros.