Le Dessous Descartes


Rédigé par Philippe Petit le Mardi 21 Septembre 2010 à 17:41 | 1 commentaire(s)

Aujourd'hui dans L'Essai du jour : «Monsieur Descartes», de Françoise Hildesheimer, aux Éditions Flammarion


(Couverture de «Monsieur Descartes» de Françoise Hildesheimer)
(Couverture de «Monsieur Descartes» de Françoise Hildesheimer)
Afin qu’on ne m’accuse pas de plagiat, je préviens tout de suite les auditeurs, mon titre est un emprunt. Il s’agit d’une recension parue dans Livres Hebdo dans la rubrique Avant-critiques. C’est un bon titre, et comme la biographie auquel il renvoie est réussie, je ne vais m’en priver. Monsieur Descartes de Françoise Hildesheimer est un livre à mettre entre toutes les mains. Il est écrit au scalpel, d’une plume qui vous emporte, et vous fait croire, que pour être philosophe, on en est pas moins homme. Après lecture, il est inutile d’avoir recours au subterfuge de Nietzsche, disant que toute grande philosophie est la biographie de son auteur. Quand on sait lire, c’est une évidence. Les petits secrets ne font pas forcément les grandes œuvres, mais les grands esprits ont toujours leurs grands secrets. D’ailleurs le secret, il n’est pas à tout prendre la clé de quelque chose, mais une complicité, un pacte avec le lecteur et les anonymes. Dans le meilleur des cas : un pacte de lucidité. Et bien ce qui m’a plu dans cette biographie, c’est que Descartes, un obsédé du secret, une fois passé sous le scanner de sa biographe, s’en trouve grandi.

Q : Vous voulez dire, Philippe, que l’auteur de cette biographie bouscule l’image que nous avons de Descartes ?

R : Quelle image Marie ? Telle est la question. Si c’est l’image de la raison triomphante, de l’homme de bon sens, assuré de ses idées, et fier de ses trouvailles : non. Il y a longtemps que cette image s’est évanouie. Il est aujourd’hui de jeunes philosophes très sérieux qui considèrent Descartes comme un auteur de science-fiction et d’autres qui le font passer pour un véritable ami des fous. Mais il est vrai que dans notre inconscient national -sur ce point Françoise Hildesheimer a raison-, Descartes, c’est un peu Jeanne d’Arc à cheval déguisée en philosophe. « Descartes, dans l’histoire de la pensée, ce sera toujours ce cavalier français qui partit d’un si bon pas », disait Charles Péguy. Cela est vrai ! Nous sommes tous des enfants de Descartes. Nous avons tous rêvé, au moins une fois, de tout quitter, de vouloir tout recommencer, de nous exiler. Et nous savons tous d’instinct qu’une rupture ou un recommencement, s’ils n’étaient pas contenus par une idée fixe, un désir de solitude, un sentiment d’immobilité, seraient morts-nés. Descartes est cet homme de la liberté et du retrait. Il fut dans sa vie et dans son œuvre, un exilé parti à la recherche d’un lieu subjectif, d’un site qui lui permettrait de rayonner et de se poser.

Q : Qu’est-ce qui explique alors qu’il en fut ainsi dans sa vie ?  

R : Tout le démontre. Et c’est cela qui surprend à relire sa biographie. Son contexte familial, d’abord. Sa mère meurt dès son plus jeune âge. Il est élevé par une nourrice. Son père le délaisse. Après être passé chez les Jésuites, il rompt ses attaches familiales et prend le chemin de l’étranger vers les Provinces Unies. Il y fut peut-être espion. Il était en tout cas un officier qui avait du panache. Sa biographe lui prête des penchants homosexuels pour le savant Isaac Beeckman. Elle interprète à nouveaux frais ses rêves prémonitoires qui furent l’atelier de sa méthode et le motif inconscient de sa passion pour les sciences de la nature. Elle surveille Descartes par dessus l’épaule durant ses séjours parisiens de 1626 à 1628. Et elle le suit jusqu’à sa dernière demeure à Stockholm chez la reine Christine de Suède. Mais elle a le bon goût de l’arracher à sa caricature. Elle fait de ce semi-mondain qui détestait la foule, de ce militaire qui quitta l’épée pour le manteau, un obstiné, certes, conscient de son génie, fier de sa notoriété, mais pas un arrogant. Françoise Hildesheimer ne commet pas l’erreur d’isoler ces traits de caractère du contexte théologique et politique de l’époque. Elle les relie avec finesse. Et elle rend hommage, à la fin de son parcours, à la morale de générosité de Descartes. « Le généreux, disait celui-ci, n’estime pas les hommes pour une raison différente de celle qui fait qu’il s’estime lui-même, pour cette bonne volonté dont il crédite généreusement chacun des autres hommes ».
Cette biographie sobrement intitulé Monsieur Descartes est généreuse. Elle lève des petits secrets, mais elle n’enfonce pas le grand homme.

Retrouvez la chronique de Philippe Petit sur France Culture

Chronique du 21/09/2010
6 heures 41/ France Culture
Dans l’émission : Pas la peine de crier




A propos de l'auteur

Philippe Petit

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Comment réintéger la science et la technique dans la culture commune ? Comment constituer des passerelles entre la philosophie et la culture ambiante ? Comment penser la justice, la métaphysique et les religions ? Comment tracer des frontières entre les disciplines ? Comment se situer à la croisée des savoirs et de l’actualité ? Cela revient à se demander comment prescrire des idées et tenter de résoudre des problèmes… à la marge : sans être forcément correct, ni incorrect.