Kalliopi Stiga : la désinformation a cassé la solidarité européenne


Rédigé par Philippe Petit le Mardi 31 Janvier 2012 à 16:25 | 1 commentaire(s)

Kalliopi Stiga est née en 1975 à Athènes (Grèce). Musicologue diplômée des universités d'Athènes et de Paris Sorbonne, elle passe une thèse à l'université de Lyon sur le thème du rapprochement de la musique savante et de la musique populaire. Aujourd'hui maître de conférences, elle porte son enseignement sur les dimensions sociale et politique des musiques populaires contemporaines et poursuit ses recherches sur les rapports entre « poésie et musique », « musique et société » et « musique et politique ».


En tant que Grecque et européenne, vous sentez-vous abandonnée par la France?
 
Aujourd’hui, alors que je suis bouleversée par la « disparition » brutale d’un des plus importants cinéastes grecs et européens, de Théodore Angelopoulos qui a partagé sa vie entre la France et la Grèce en honorant de la meilleure manière - comme d’autres l’ont fait dans le passé et continuent à le faire ; parmi eux: Iannis Xenakis, Mélina Merkouri, Irène Papas, Costa Gavras etc. - les liens culturels qui unissent les deux pays, j’avoue qu’en tant qu’artiste et enseignante, je me sens abandonnée par la communauté artistique et scientifique française.

Ayant longtemps vécu en France où j’ai fait mon DEA à la faculté de musicologie de l’université Paris-Sorbonne Paris IV et mon doctorat à la faculté des lettres et arts de l’université Lumière-Lyon II, je sais que les Grecs y sont généralement aimés, appréciés et respectés, et je suis étonnée et déçue du fait qu’aucune action – au moins à ma connaissance - de soutien et de solidarité au peuple grec souffrant n’ait été organisée par les intellectuels et les artistes français, à l’exception de quelques rares publications dans la presse. Au contraire, certains sketches diffusés par la télévision française ont humilié les Grecs.

Mais, en réalité, pour être plus précise, ce n’est pas une question d’abandon mais plutôt une question de désinformation des Français sur les causes et les conséquences de la crise due en grande partie à sa présentation par les médias. Malheureusement, cette désinformation a aussi, dans certains cas, provoqué un sentiment de rejet et de condamnation des Grecs.
 
Une initiative de citoyens français connue sous le nom « Appel de Nantes pour la Grèce » a vu le jour ce mois de janvier par solidarité envers tous les citoyens Grecs touchés par la crise. Pendant un mois l'appel a fait son chemin sur le net. Cet appel vous fait-il plaisir, vous remonte-t-il le moral?
 
Il s’agit certes d’une belle initiative, spontanée, originale et inattendue venue de citoyens français. Elle prouve qu’indépendamment de la politique officielle de l’Etat, qui n’est pas forcément approuvée par le peuple, les citoyens de tout pays peuvent se montrer solidaires aux citoyens d’un autre pays proche ou lointain.

L’appel de Nantes a créé un fort sentiment d’émotions chez les Grecs ; il est réconfortant de savoir qu’un certain nombre de Français déclare sa solidarité et sa compréhension des vraies causes du problème et prenne conscience de ses conséquences douloureuses sur le peuple grec.

Je suis certaine que mes concitoyens qui souffrent aimeraient se joindre à moi afin de remercier les nantais qui étaient à l’origine de cette initiative et tous ceux qui se sont montrés présents à cet appel. Et je crie fort ce que mon maître, mon mentor, l’éminent compositeur et penseur grec Mikis Theodorakis soutient depuis longtemps : « Unissons-nous!, pour une Europe de paix, d’égalité, de culture, d’humanisme! »
 
Quel est le principal reproche que vous feriez aux responsables politiques grecs?
 
Sans une once d’exagération, on peut leur reprocher leur responsabilité et leur incompétence incomparable dans la gestion d’un problème dont ils sont les auteurs principaux. On se trouve dans une situation absurde car on attend de ceux qui sont à la source du problème de le résoudre. La classe politique dans son ensemble est responsable car les politiciens de droite comme de gauche ont, depuis des décennies, instauré un système où le clientélisme et la corruption dominent. Un exemple caractéristique de cette attitude irresponsable a éclaté dernièrement : des ministres ont avoué avoir voté le texte de l’accord des mesures d’austérité sans avoir pris connaissance du contenu ! Aujourd’hui, certains dénoncent les conséquences de ce qu’ils ont voté les yeux fermés.
 
Cependant, je crois que faire des reproches ne sert à rien ; nous connaissons tous les « metteurs en scène » du drame qui se déroule depuis deux ans en Grèce, avec protagoniste le « peuple grec souffrant ». Maintenant, c’est le temps d’agir ! Comment ? En se révoltant ! En s’indignant ! Nous, les Grecs, nous sommes forts ! Nous ne déprimons pas ! Nous savons renaître de nos cendres…
 
Depuis quand avez-vous senti la crise venir ?
 
En octobre 2009, G. Papandréou est élu en parti parce qu’il soutient qu’il n’y a pas de problème économique en Grèce et qu’il y a de l’argent. Bien sûr les Grecs savent qu’il y a une dette publique mais quel état européen n’est pas endetté ? La grande majorité des Grecs ignorent totalement l’importance de cette dette et préfèrent croire aux propos rassurants de Papandréou. Après son élection, le ton change et c’est au printemps de 2010 que la bombe éclate : on avoue qu’il n’y a plus d’argent et que le recours à l’aide du FMI est l’unique solution ! Depuis, les Grecs tombent dans un puits sans fond…
 
Réductions déraisonnables des salaires, imposition de nouvelles taxes trop élevées, augmentation phénoménale du chômage, privations des droits de travail conquis après de longues luttes, restrictions budgétaires illogiques dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la recherche, de la culture… Tout ceci n’atteint évidemment que le peuple et surtout la classe moyenne qui est en train de disparaître.
 
N’est-il pas honteux et humiliant de voir le nombre accroissant des « sans abris » dans les rues de la capitale athénienne, là où a vu le jour la plus grande civilisation de notre ère ? N’est-il pas honteux et humiliant de voir le nombre croissant de ceux qui font la queue pour les repas gratuits proposés par diverses associations, par l’Eglise ou par les municipalités, reproduisant ainsi des images d’Athènes sous la botte hitlérienne ?

N’est-il pas honteux et humiliant de voir mes petits élèves s’évanouir en classe car ils n’ont pas eu de repas pendant plusieurs jours ?! Qui peut-il parler à l’heure actuelle d’un système de sécurité sociale rassurant qui propose des soins médicaux de grande qualité à toute personne indépendamment de son état financier ? Qui peut-il parler d’état-providence ? Nous avons l’impression de vivre dans un cauchemar sans fin…
 
Quel soutien aimeriez-vous recevoir des citoyens d’Europe?
 
Mais de quel « citoyens d’Europe » parlez-vous ? Depuis sa création est-ce qu’on s’est vraiment intéressé à la notion de « citoyen d’Europe » ou s’est-on contenté de créer une Europe économique ? Le manque de solidarité des Etats européens, les uns envers les autres, s’explique par le fait qu’on ne se sente pas Européen mais Français, Grec, Allemand.

Aujourd’hui, nous aimerions avoir un soutien moral et concret de nos « concitoyens européens » mais nous avons l’impression que les aides accordées à la Grèce le sont avant tout pour éviter « l’effet domino » et non pas pour aider la Grèce en elle-même. D’ailleurs, les mesures d’austérité actuelles anéantissent tout espoir d’amélioration pour l’avenir car rien n’est fait pour que l’économie grecque rebondisse.

Toutefois, je garde l’espoir que les intellectuels européens de tout bord vont se réveiller pour proposer des solutions autres que matérielles et influencer au moins les générations futures.  Je garde l’espoir que « l’étincelle » allumée par mon cher Mikis Theodorakis, il y a un peu plus d’un an, quand il a inauguré l’unique mouvement de protestation, le « Mouvement des Citoyens Indépendants » appelé « Spitha » (étincelle), va se propager; que des « étincelles » s’allumeront partout en Europe ! Et que, ce que nous, membres de « Spitha », nous prônons, c’est-à-dire « indépendance nationale, peuple dominant, renaissance patriotique » à travers une « éducation héllèno-centrique, humaniste, absolument contemporaine », deviendra l’idée-guide qui mènera à l’union des peuples de l’Europe et à la création du vrai « citoyen européen » !




A propos de l'auteur

Philippe Petit

Philippe Petit
Comment réintéger la science et la technique dans la culture commune ? Comment constituer des passerelles entre la philosophie et la culture ambiante ? Comment penser la justice, la métaphysique et les religions ? Comment tracer des frontières entre les disciplines ? Comment se situer à la croisée des savoirs et de l’actualité ? Cela revient à se demander comment prescrire des idées et tenter de résoudre des problèmes… à la marge : sans être forcément correct, ni incorrect.