Et si c'était l'homme qui déshumanisait la machine?


Rédigé par Philippe Petit le Dimanche 21 Mars 2010 à 11:57 | 11 commentaire(s)


Et si c'était l'homme qui déshumanisait la machine?
« La machine, disait Saint-Exupéry, plus elle se perfectionne, plus elle s’efface derrière son rôle. Au terme de son évolution, la machine se dissimule. La perfection de l’invention confine ainsi à l’absence d’invention ».
C’est un trait de notre société, en effet, que d’effacer la nature des perfectionnements qui se font jour au cours de l’évolution technique. La technique est la grande oubliée de notre enseignement. Et très souvent les débats sur les nouvelles technologies tournent cours. Ce fut le cas récemment à propos du débat sur les nanotechnologies. Il s’est achevé à la fin du mois de février dans la confusion. Il a semblé se réduire à une guerre ouverte entre technophiles et technophobes. Nous y reviendrons prochainement. La culture technique en pâtit. Et c’est pourtant elle, qu’il faudrait relancer.
Un philosophe peut nous y aider.
Il se nomme Gilbert Simondon. Il est né le 2 octobre 1924 à Saint-Étienne et il est mort le 7 février 1989 à Palaiseau. Son humanisme difficile avait justement pour ambition de réconcilier la culture et la technique. Sa pensée fait de nos jours l’objet de très nombreuses études. Le philosophe Bernard Stiegler se réclame de son héritage. Et de jeunes chercheurs lui ont emprunté le pas. Simondon est aujourd’hui en France un auteur vénéré.
Xavier Guchet s’est entretenu avec nous durant une heure sur France Culture afin de nous faire partager la connaissance qu’il a de ce penseur qui, lorsqu’il était professeur dans le secondaire, avait l’habitude de faire construire à ses classes un prototype de téléviseur. Il est vrai que Simondon était un connaisseur hors pair de l’histoire des techniques. Il était capable de parler des heures de la turbine de Guimbal, avec ses ailettes à refroidissement. Il pouvait vous entretenir sans fin du transport dans les mines, de la construction des voûtes. Il était intarissable sur le transformateur électrique, la roue à eau, le moteur à gaz, le moulin à eau. Et même sur l’histoire des transports de la voie romaine à nos modernes autoroutes, ou lignes aériennes. Simondon étudiait les techniques dans leur environnement géographique et humain.
Il prônait en fait un véritable humanisme technologique.
Pour lui, ce n’était pas la machine qui déshumanise l’homme, mais l’homme qui déshumanise la machine, en la réduisant à ses strictes fins utilitaires, et en la privant de toute valeur. Cette mauvaise habitude produisait selon lui une société clivée sur le plan social. Incapable d’inscrire le mode d’existence des objets techniques dans notre vie autrement que sous la forme de prothèse dont nous serions les amis ou les ennemis.
L’œuvre de Simondon fut produite pour l’essentiel entre 1950 et 1968. Sa réflexion sur la technique s’appuyait sur une solide ontologie qui considérait l’individu comme l’être par excellence de la relation. Si l’individu était enfermé dans ses propres limites, complet par lui-même, comment pourrait-il évoluer, se transformer, devenir autre chose tout en restant lui-même ? Il y a chez Simondon la tentation d’inventer une authentique physique sociale capable de conjuguer la science de l’esprit et de ses attaches. Autrement dit, il cherchait à articuler les pouvoirs de l’esprit, avec ce qui en augmente les capacités : les techniques.
À l’heure où l’industrie et les techniques suscitent tant de discussions passionnées, il est intéressant de se pencher sur son œuvre, marquée par la cybernétique, mais ouverte à des champs qui sont encore les nôtres.
Cette émission fait le point sur son apport….
Jeune philosophe n’ayant pas encore atteint la quarantaine, Xavier Guchet, possède bien son sujet. Des archives faisant entendre la voix de Simondon et de Pierre Naville, illustrent son propos, ainsi que des musiques choisies par l’intéressé…

http://http://www.marianne2.fr/docs/audio/F_H18.03.2010.mp3 http://http://www.marianne2.fr/docs/audio/F_H18.03.2010.mp3




A propos de l'auteur

Philippe Petit

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Comment réintéger la science et la technique dans la culture commune ? Comment constituer des passerelles entre la philosophie et la culture ambiante ? Comment penser la justice, la métaphysique et les religions ? Comment tracer des frontières entre les disciplines ? Comment se situer à la croisée des savoirs et de l’actualité ? Cela revient à se demander comment prescrire des idées et tenter de résoudre des problèmes… à la marge : sans être forcément correct, ni incorrect.