BHL, chef de guerre


Rédigé par Philippe Petit le Jeudi 21 Avril 2011 à 10:22 | 29 commentaire(s)

Le numéro 731 de Marianne à paraître samedi prochain portera sur Bernard-Henri Lévy et la guerre en Libye. A cette occasion, Philippe Petit revient sur l'épisode rocambolesque qui a vu le philosophe médiatique devenir de facto ministre des Affaires Etrangères en poussant Sarkozy à intervenir en Libye.


Vous l’aurez peut-être remarqué, nous avons un nouveau Ministre des Affaires Etrangères, je ne veux pas parler de Monsieur Alain Juppé, mais de Monsieur Bernard-Henri Lévy. Inutile de vous faire les présentations, mon propos n’est pas d’entonner le énième chant du pour ou contre la nouvelle philosophie, ni de chanter la ritournelle de l’engagement des intellectuels, mais de m’interroger sur un curieux symptôme de notre époque : la politique de la France passe désormais par l’auteur de La guerre en philosophie (2010). Tout d’abord un petit rappel de forme avant d’en venir au fond. Nul doute que Bernard Henri Lévy ait entrainé le Président de la République dans la guerre. Nul doute qu’il ait entrainé les Américains dans la guerre. Il suffit de lire la presse américaine pour s’en convaincre. Nul doute qu’il ait quelque peu mis à mal le couple franco-allemand. L’influence de Bernard-Henri Lévy sur la décision du Président de faire la guerre en Libye est un fait acquis. Il ne reste plus qu’à narrer dans le détail comment fut préparée la rencontre du Président avec les rebelles de Benghazi.

Mais je ne suis pas sûr que ce déroulé des évènements soit le plus intéressant dans cette affaire qui divise les intellectuels et les citoyens au vu des tribunes des uns dans la presse - Rony Brauman, Alain Badiou, Claude Lanzmann -, et des réactions des autres sur le web. Allez y voir, vous ne serez pas déçu. Bernard Henri Lévy n’étant pas un démiurge, cette ténébreuse histoire aurait pu se dérouler autrement si le Président n’avait pas répondu favorablement à la demande du « philosophe » de recevoir les représentants de la rébellion. Il fallait que l’Etat fusse prêt à recevoir cette requête. Je voudrais donc plutôt m’arrêter sur le mot de « philosophe » afin d’élargir mon propos et ne pas m’en tenir à l’actualité immédiate.
 
Dans son livre de 2010, on peut lire ceci : « Chaque fois que j’ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c’est ainsi que j’ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d’un problème ou d’une situation déterminés, identifier un ennemi et, l’ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre ». Quelle guerre ? Si c’est la guerre des idées, le vieux polemos des grecs, il n’y a rien à dire. Mais est-ce faire la guerre que d’envoyer de jeunes opposants au colonel Kadhafi au casse-pipe sans avoir les moyens réels de les protéger au sol répondent ceux que cette opération aérienne de l’OTAN inquiète ou désespère ? Sans l’aval de l’ONU elle eut été impossible. Parti du devoir d’ingérence pour arriver aujourd’hui à la responsabilité de protéger des populations en danger, le droit d’intervention est pour le moins flexible autant que sa vitesse inégale. Mais il faut encore accomplir un pas supplémentaire si on veut éviter le manichéisme. Le paysage ne se réduit pas à un pur affrontement entre munichois et anti-munichois, entre ceux qui veulent y aller et ceux qui aurait préféré une solution du type de la guerre d’Espagne, où des armes furent livrées aux Républicains par les anti-fascistes, dont certains combattirent à leur côté. Non, la guerre dont il s’agit n’est pas une guerre démocratique au sens où l’entendait par exemple les poètes de Victor Hugo à Wallace Stevens, en passant par Hopkins ou Charles Péguy, qui ont chanté le soldat comme figure anonyme et glorieuse. Je renvoie ici à la conférence d’Alain Badiou sur la figure du soldat qu’il prononça en 2006 en Californie (2). Cette guerre est une guerre par procuration en dépit des risques encourus par son principal instigateur pour tous ceux qui ne la font pas mais appellent à la faire. Car ce n’est pas tout à fait un hasard si, depuis 1945 au moins, et déjà du temps du président Wilson et de la Société des Nations, les notions de paix totale, voire de guerre zéro mort – pour qui ? – se sont substitués à celle de guerre totale, de guerre défensive, de guerre de résistance, pour aboutir in fine à celle de guerre juste reprise à l’Eglise. D’où évidemment l’effet de sidération que provoque cette bien nommée « infowar » qui hante l’œuvre de Paul Virilio, d’où aussi ce besoin irrépressible de faire parler le terrain, et de continuer la guerre d’hier par d’autres moyens : la guérilla intellectuelle. Le portable et la plume numérique se sont substitués au fusil.
 
Le pouvoir est la force qui meut les peuples disait Tolstoï.  La formule aujourd’hui se dirait autrement : le pouvoir intellectuel médiatique est la force qui meut les dirigeants. Ce harcèlement – qu’on le veuille ou non – est un phénomène qui n’a d’équivalent ni chez Jacques Bainville, ni chez André Malraux, ni chez le soldat inconnu.
 
Il est sans doute aussi une première dans l’histoire de la Vème République. Ces institutions sont elles à bout de souffle ?
 
Il faudra bien se poser la question un jour.
C’est ce qu’on appelle l’époque… Il vaut mieux la regarder en face… nous n’en n’avons pas d’autres, comme disait Sartre… 




A propos de l'auteur

Philippe Petit

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Comment réintéger la science et la technique dans la culture commune ? Comment constituer des passerelles entre la philosophie et la culture ambiante ? Comment penser la justice, la métaphysique et les religions ? Comment tracer des frontières entre les disciplines ? Comment se situer à la croisée des savoirs et de l’actualité ? Cela revient à se demander comment prescrire des idées et tenter de résoudre des problèmes… à la marge : sans être forcément correct, ni incorrect.