Ce que l’actuel président de la République Française a de plus génial, c’est sa capacité à apporter sur un plateau les arguments auxquels ses plus véhéments détracteurs n’auraient même pas pensé pour le mettre en contradiction avec lui-même.
Alerté par Jose-Luis Zapatero de la fragilité de son économie, du fait que 40% de la dette publique portugaise est porté par le système bancaire espagnol, si Angela Merkel persistait dans son refus de renflouer la Grèce, Nicolas Sarkozy aurait répondu au chef du gouvernement : « Je sais ce qu’il me reste à faire ». On connaît la suite, révélée par le quotidien El Pais, avant les démentis opposés, non sans une certaine panique, par Paris et Madrid.
Aujourd’hui, des sources fiables chez nos confrères de la presse espagnole (elles-mêmes issues de confidences proches du palais de la Moncloa, dont les auteurs avaient dû se rétracter car l’info divulguée par El Pais était off, ce qui a mis Jose-Luis Zapatero en fureur, insistent sur le fait que Nicolas Sarkozy a bien évoqué, à un moment donné de ses conversations avec Angela Merkel, la possibilité pour la France de se mettre en retrait de l’euro, et qu’il s’en serait confié à Zapatero en lui disant « c’est fait ». Ce n’est pas tant la forme du procédé, mais le fond même de l’affaire qui nous interpelle. L’enjeu devait être bien énorme pour en arriver là…
Le simple fait qu’il ait pu formuler la chose, ou qu’il l’ait simplement pensée, prouve que cet homme est prêt à tout pour obtenir gain de cause, ce qui n’est pas nouveau, en allant jusqu’à toucher à ce qu’il peut y avoir de plus sacré dans son panthéon. Même Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Luc Mélenchon, dans leurs rêves les plus délirants, n’auraient jamais pu imaginer que Nicolas Sarkozy se servirait de l’euro pour faire chanter - en l’occurrence cracher - l’Allemagne.
De la part de celui qui a refilé aux Français un ersatz du Traité constitutionnel de 2005 via celui de Lisbonne, deux ans et demi après que le suffrage universel ait dit Non, en expliquant que c’était l’avenir et la survie de la France qui étaient en cause, cela vaut son pesant de bons vieux francs.
L’euro étant le totem, la clé de voûte, le ciment de l’actuel édifice économique de l’Europe néolibérale, on pouvait penser que jamais, ô grand jamais, un des promoteurs du Traité de Lisbonne n’aurait osé menacer « l’enfant » en cas de brouille dans le couple. D’avoir pu passer à l’acte prouve que Nicolas voulait faire mal à Angela, ou, tout du moins, lui faire peur. Il aurait pu envisager d’autres stratagèmes, d’autres types de contraintes. Non, il est allé là où c’est le plus douloureux : « Tu sors ton fric ou je m’en prends au petit ». Et, la preuve que ça pouvait faire mal, c’est que la pauvre femme s’est exécutée dans l’heure. Quel aveu, de part et d’autre… L’un en brandissant l’arme fatale, l’autre en cédant sur le champ.
La France pourrait donc se passer de l’euro ? Ou bien le Chef de l’Etat a-t-il pris le risque gigantesque de se voir opposer un « chiche ! » retentissant de la part de la chancelière, devant lequel il aurait dû faire marche arrière ? On sait à quel point cet homme peut revenir sur ses engagements, que ce soit, entre autres facéties, vis-à-vis des salariés de Gandrange, de la taxe carbone ou de l’Iran, mais tout de même.
Ou alors a-t-il pressenti que cette éventualité se rapprochait et qu’il faudrait un jour trouver la mise en scène pour légitimer cette lourde décision ? La révélation espagnole constitue néanmoins un séisme.
Pour l’heure, c’est l’Allemagne qui est prête à faire de grosses concessions pour sauver la peau de l’Euro. Détail révélateur, Angela Merkel n’a même pas attendu le lendemain des élections en Rhénanie-Westphalie, où elle a préféré prendre une gamelle, pour obtempérer. L’Euro vaut bien de perdre la majorité au Bundesrat. C’est dire s’il est précieux pour certains…
Souvenons nous de la formule des eurosceptiques des années 1970 (l’€ n’existait pas encore et Giscard avait prévu de l’appeler Ecu) : « Le franc fort se fait à Francfort ». Quelques années plus tard, dans Le consentement fatal (Ed. Textuel – 2001), le général Pierre-Marie Gallois expliquait que, compte tenu du rapport de force en faveur de l’économie allemande, l’adoption d’une monnaie unique par l’Union Européenne, reviendrait, quel que soit son nom, à adopter la monnaie allemande sous une forme déguisée. Les révélations espagnoles sur la dernière saillie de Sarkozy incitent donc à penser que l’Euro est bien le nouveau nom du Deutschmark. Ce qui ne retire rien à la nécessité d’une monnaie unique, mais avec d’autres règles et, surtout, d’autres systèmes bancaires.
Il suffisait seulement d’avaler la saucisse, mais comme disait l’autre, plus elle est grosse, plus elle passe. Sarko en sait quelque chose…