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Le parti islamiste Ennahda gagne la première élection démocratique tunisienneIls ont voté selon les formes, selon les règles, sous l’œil des observateurs internationaux. Le monde entier salue cette performance post-révolutionnaire. Mais les Tunisiens, à près de 40% (résultats définitifs demain) ont voté islamiste…
Une atmosphère étrange plane sur Tunis. Bonheur et malheur mélangés. Fierté et panique. Les uns ont-ils gagné et les autres perdu alors que le peuple, selon le rêve révolutionnaire, est sensé avoir conquis la démocratie, soudé comme un seul corps ? Car la révolution tunisienne a viré au vert.
Selon la tendance qui se dégage, avant la proclamation officielle des résultats, demain après-midi, le parti islamiste Ennahda serait largement en tête avec 40% des suffrages. Ce qui lui assurerait 60 à 65% des sièges dans une Assemblée qui en compte 217. Deux partis se disputent la seconde place : le Congrès pour la république de Moncef Marzouki, proche de la gauche arabe nationaliste, et Ettakatol, la formation de Mustapha Ben Jaafar, située au centre-gauche. Orientation islamiste ultra-majoritaire
Moncef Marzouki, qui a passé la plus grande partie de sa vie en exil, n’a jamais caché ses sympathies pour les islamistes : son parti en compte d’ailleurs quatre au bureau politique. Quant à Mustapha Ben Jaafar, durant la campagne électorale, il n’a pas exclu la possibilité de gouverner avec le parti de Rached Ghannouchi, leader d’Ennahda. Les deux formations auraient remporté 15 à 16% des suffrages. Si celle de Marzouki est placée en tête derrière Ennahda, l’orientation islamiste des hommes chargés de rédiger la première constitution de la nouvelle Tunisie sera ultra-majoritaire.
Ces résultats, le camp progressiste et moderniste les avait-il vraiment vu venir ? Aujourd’hui laminée, comme le PDP d’Ahmed Chebbi et Maya Zribi (on le donne à 8%) ou le Pôle démocratique et moderniste d’Ahmed Brahim (il ne dépasserait pas 5% au mieux), cette aile éclairée va devoir se livrer à une cruelle auto-critique. Affronter le désespoir et les reproches de ses militants et de ses sympathisants. Certains l’accusaient déjà aujourd’hui de « narcissisme » alors que tout le monde était encore pendu à son portable, dans l’attente des vrais résultats. Ne s’est-elle pas, pendant tous ces mois vitaux qui ont suivi la première révolution arabe, dispersée en affrontements personnels alors qu’Ennahda, inlassablement, labourait le terrain populaire, semait la parole d’Allah et de la solidarité pour les prolifiques moissons d’aujourd’hui ? Il y a deux Tunisie
Il y a deux Tunisie et on l’a un peu oublié dans le parfum enivrant du jasmin. Comme hier, sous Ben Ali, on oubliait la Tunisie de l’intérieur au bénéfice de celle des plages et des villes balnéaires, on a négligé celle qui parlait de pain quand les candidats des partis de la gauche laïque venaient lui parler de parité.
Hier, dans les files de femmes qui se pressaient pour voter dans l’un des bureaux du quartier ultra-pauvre d’Ettadhamen, en banlieue de Tunis, on redécouvrait le visage de l’analphabétisme, celui de la crédulité, et l’immense appétit pour tout ce qui offre aux déshérités la promesse de la foi qui nourrit. Pour nourrir ses électeurs, Ennahda, il est vrai, pouvait compter sur les fonds qui l’ont transformé en parti le plus prospère de la Tunisie révolutionnaire. C’est ce système que me décrivait avec des mots simples, Latifa, 50 ans. Le foulard lui enserre étroitement le visage. Mais, dans cette cour d’école où chacun, chacune, sagement, venait mettre son bulletin dans l’urne, elle était l’une des rares à ne pas être dupe : « Ils ont promis le mouton de l’Aid (la fête du sacrifice d’Abraham, le 7 novembre) à tous ceux qui voteraient Ennahda. Et puis, tout à l’heure, trois hommes chuchotaient aux femme qui ne savaient pas lire : allez, vote Ennahda, c’est pour Allah et pour ta famille… » Latifa, elle, sait lire. Son mari est professeur de français, son fils ingénieur en informatique au chômage, sa fille diplômée de biologie et sans emploi. Personne, dans sa famille, n’a voté Ennahda. Mais ils étaient bien seuls de leur espèce dans ce bureau de vote. Le roc démocratique, le choc islamiste
Aujourd’hui, vers 17 heures, un sit-in spontané s’est tenu devant le siège de la commission électorale, avenue Mohammed V, pour dénoncer les pressions de toutes sortes qui se sont exercées sur les électeurs. « Tout cela ne sert à rien, commente amèrement un sympathisant du Pôle démocratique et moderniste,maintenant il ne s’agit pas de se bagarrer ni de contester les résultats d’un scrutin largement incontestable. Il faut se mettre au travail et plonger dans la Tunisie profonde, celle qui était à côté de nous sans qu’on prenne garde à ses souffrances ! »
Au siège du parti religieux, à Montplaisir le bien ou mal nommé, les militantes offrent un brin de jasmin aux visiteurs. Une façon de dire que cette blancheur révolutionnaire, elles en sont désormais les héritières. Les leaders d’Ennahda, dès demain, nous chanteront sur tous les tons qu’ils en seront les protecteurs les plus légitimes et les plus vigilants. Aujourd’hui, le principe de réalité arabe – la force de l’illusion religieuse- recouvre le rêve universaliste jailli de la révolution tunisienne. Un crève-cœur pour ceux qui ont affronté il y a neuf mois, les balles de la dictature. Mais aussi un immense défi pour ce petit pays qui fascine le monde : la Tunisie saura-t-elle rester un roc démocratique face au choc islamiste ? Lundi 24 Octobre 2011
Martine Gozlan
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Martine Gozlan
Martine Gozlan
Changer le monde, disent les révolutionnaires arabes… Face au réveil de l’Orient, nous oscillons entre la sidération, le lyrisme et la crainte selon que le renversement des astres s’opère dans la Tunisie familière, l’immense et fascinante Egypte, la Libye imprévisible, la Syrie solitaire et inconnue, le chaotique Yémen ou le confetti du Bahrein. On en oublierait même que le réflexe initial de l’insurrection collective et juvénile revient aux Iraniens qui, en contestant massivement la réélection truquée de Mahmoud Ahmadinejad le 12 juin 2009, ont déchiré les premiers le voile funèbre de la soumission au despote. Leur révolte a eu deux ans et, malgré l’écrasement du mouvement vert dans le sang, l’Iran persiste à résister dans la coulisse, pour demain.
Ce blog est précisément fait pour rendre compte des déterminations oubliées comme des insurrections spectaculaires, des transformations souterraines et méconnues comme des conséquences des coups d’éclat en haute altitude. D’autres chocs nous attendent dans les mois et les années qui viennent, au Maghreb et au Moyen-Orient. D’autres colères sont en gestation, de nouveaux retournements se préparent. On se propose ici d’être attentif aux secousses, même infimes, jaillies du fond de ces sociétés que nous avons si longtemps scrutées au prisme de l’exotisme : l’histoire immédiate nous rappelle enfin leur ancrage dans l’universel. L’auteur : Journaliste à Marianne, je travaille sur les questions et les pays d’Islam. Essayiste, j’y ai consacré plusieurs livres. Dernier ouvrage paru : « Tunisie, Algérie, Maroc : la colère des peuples » aux éditions de l’Archipel. L'imposture turque, Grasset.
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