Hervé Nathan
« C’est la vie. C'est-à-dire la liberté de choix », insiste-t-il dans sa lettre au président de la Licra. Et si l’on entend bien, ce serait même ainsi qu’on sélectionnerait les meilleurs. L’élitisme républicain se rapproche dangereusement du darwinisme social : que les meilleurs survivent dans ce monde de brutes.
Cela renvoie surtout à l’idée que le marché libre du travail est le meilleur instrument pour régler les relations entre les hommes. Zemmour doit croire que chacun est dans une position égale : celui qui donne du travail et celui qui cherche un emploi. Des économistes professaient cela naguère, et surtout avant la guerre. On les appelait les « laissez-fairistes » ou « manchesteriens ». Ils affirmaient qu’entraver le marché et sa main invisible par des interventions de l’Etat, une législation contraignante contre les discriminations, par exemple, limitait la liberté d’entreprendre.
Le combat contre un marché du travail organisé, c’est d’ailleurs la marque même de cette école de pensée qui vomit les conventions collectives, les salaires minimums et autres « protections » des salariés contre l’arbitraire des employeurs. Il n’y a aujourd’hui, et heureusement, plus grand monde pour défendre ces orientations. Eric Zemmour ramasse donc un drapeau que même les « néolibéraux » ont abandonné dans les années 40.
Notre animateur du samedi soir prétend combattre au nom de la République, et appelle la mémoire du Général De Gaulle à la rescousse, mais sa république fait davantage penser à celle d’avant 1936, ou même avant 1919, la République libérale. Lorsque la France était plus dure aux pauvres, aux ouvriers notamment, que la Grande-Bretagne ou surtout que l’Allemagne bismarckienne qui inventait la sécurité sociale. Depuis lors, heureusement la République a évolué, progressé vers davantage d'égalité qui est son idéal fondateur. Et si la lutte contre les discriminations est justifiée, c'est bien par cette progression vers l'égalité.
Comme Eric Zemmour se veut un polémiste cohérent, on lui posera donc deux questions subsidiares :
1-si l’on accepte le droit de refuser l’entrée de son entreprise à qui l’on veut, y compris sur des bases sexistes, religieuses, ethniques, philosophique, comment éviterait-on l’interdiction des lieux privés en fonction des mêmes critères. Souhaite-t-il qu’on affiche « travail interdit aux arabes, Noirs, juifs, chinois » (barrer la mention inutile) et aussi « entrée du restaurant interdite aux Arabes, Noirs, Juifs, Chinois… ». Et puisque chacun aurait le droit de ne pas côtoyer qui il veut, pourquoi ne pas étendre la possibilité de discriminer dans les espaces publics : les squares (j’ai bien le droit de choisir avec qui mon enfant joue dans le bac à sable), les écoles, le métro ?
2- Si l’employeur a le droit de refuser l’entrée de son entreprise, au nom du droit sacré de la propriété privée, j’imagine, le même employeur a donc le droit de ne travailler qu’avec des personnes qui lui ressemblent ? Vive alors l’entreprise cohérente : masculine, féminine, blanche, avec une variante catholique, et une autre protestante mais aussi juive, musulmane, hindoue, africaine, etc…
Mais au fait, le but ultime de Zemmour n’est-ce pas au fond, une société entièrement communautarisée. Drôle de république, non ?
PS: Dans sa lettre Zemmour nous conviait à un débat entre lui-même et le président de la Licra, sur BFM. A peine annoncé, la rencontre est annulée, par Zemmour, selon Lepoint.fr, qui ne nous dit pas pourquoi.
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