Le "changement" a commencé Place Beauvau. C’est du moins ce que l’on peut déduire des 2 heures que Manuel Valls a passé ce 25 mai 2012 avec les représentants de toutes les organisations syndicales de la police. Et pas seulement parce qu’à la sortie, en ce jour estival, il n’a offert que jus de tomate et jus d’orange.
Le ministre de l’Intérieur a reçu ses interlocuteurs flanqué de son directeur de cabinet, Jean Daubigny, de son directeur de cabinet adjoint, Renaud Vedel et de Jacques Meric, son conseiller police. Frédéric Péchenard, directeur général de la police jusqu’à nouvel ordre, était là également, mais sur le côté, auprès de Sylvie Feucher, la patronne du syndicat des commissaires. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il a mal digéré les propos de ses deux autres voisins, Jean-Claude Delage, secrétaire général d’Alliance, et Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie officiers, deux organisations minoritaires qui ont vécu le quinquennat Sarkozy dans la roue de la Place Beauvau... et qui accueillent le nouvel arrivant à bras ouverts. Pire : qui critiquent vertement cette politique du chiffre qui était la colonne vertébrale de la police depuis l’arrivée en 2002 de Nicolas Sarkozy Place Beauvau. Critiques reprises à l’unisson par l’ensemble des syndicalistes, de Nicolas Comte (UnitéSgp, majoritaire chez les gradés et gardiens) à Philippe Capon (UNSA), en passant par Jean-Marc Bailleul (SNOP, majoritaire chez les officiers).
« Frédéric Péchenard est un grand policier dont l’engagement est exemplaire », a tenu à déclarer Manuel Valls avant de confirmer le remplacement dans les jours qui viennent de « plusieurs hauts responsables » de la police. Le nouveau ministre a tenu à remettre ses détracteurs à leur place en expliquant qu’il s’était préparé pour ce poste, mais qu’en général, « ceux qui s’y préparent ne l’ont pas ». « Elu local, a-t-il dit, je connais le terrain ». Une manière de se démarquer de son prédécesseur, l’énarque Claude Guéant. « Je ne suis pas dans le mouvement permanent, a-t-il poursuivi, continuant à prendre des distances avec la période écoulée. Mais je ne vais pas casser tout ce qui a été fait ».
Le changement selon Valls passe aussi par le dialogue social « dans un cadre serein, apaisé et clair ». « Il n’y aura pas de syndicat maison », a-t-il insisté, ce qui serait une véritable rupture avec l’histoire récente de la Place Beauvau.
Sur le fond, le nouveau ministre de l’Intérieur confirme qu’il n’aura pas « le culte du chiffre ». « Cela ne veut pas dire que l’on ne va pas se donner les moyens d’obtenir des résultats », a-t-il précisé. On ne devrait donc pas voir Manuel Valls brandir en fin d’année le fameux chiffre unique dont le maître des chiffres de la délinquance, Alain Bauer, avait vainement réclamé l’abandon au ministre précédent.
Pour répondre au désarroi des policiers après la récente mise en examen pour homicide de l’un des leurs, à la veille de l’élection présidentielle, Manuel Valls annonce une réflexion sur la protection juridique des policiers. Le conseiller d’Etat Matthias Guyomard est chargé de piloter les travaux avec des représentants de l’IGPN (inspection générale de la police nationale) et de l’IGA (inspection générale de l’administration). Le ministre propose également d’aller voir ce qui se passe dans les pays anglo-saxons en matière de contrôle d’identité.
A ceux qui guettent les premières tensions entre la Place Beauvau et la Place Vendôme, Manuel Valls répond en réclamant des réunions locales entre policiers et magistrats sur la justice des mineurs. « Je ne veux pas d’opposition entre police et justice », a-t-il martelé.
Manuel Valls a également déclaré son attachement aux BAC, les fameuses brigades anti-criminalité, spécialistes du flag sur la voie publique. Il a cependant réclamé que leurs missions soient clarifiées.
Quel ministre sera-t-il ? « Pierre Joxe a été un grand ministre, Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy ont marqué leur passage, tout le monde se souvient de l’autorité de Jean-Pierre Chevènement », a observé un Manuel Valls chez qui Nicolas Comte, secrétaire général de UnitéSGP-Police, a avant tout perçu la volonté de promouvoir « une police apaisée ». « Il veut ramener du calme là où il n’y avait que tension », tranche Comte.
Opération séduction manifestement réussie, y compris auprès des fidèles de Sarko, mais comme chacun sait, c’est dans les crises que l’on juge les ministres de l’Intérieur.