Marianne2 2012

Vote FN en milieux populaires, « le point de rupture »

Lundi 5 Septembre 2011 à 12:01 | Lu 12961 fois I -2 commentaire(s)

Daniel Bernard - Marianne

Selon l'essai d'Alain Mergier, sociologue, et Jérôme Fourquet, sondeur, Marine Le Pen profite notamment du discrédit des autres candidats, suspectés de connivence avec les milieux affairistes et financiers, et dont la figure emblématique est Nicolas Sarkozy.


Amis internautes, accrochez-vous au bastingage. Il n’est pas habituel de publier, dans la presse ou sur internet, d’aussi longs extraits d’un ouvrage. Mais l’opuscule d’Alain Mergier et Jérôme Fourquet, n’est pas ordinaire. D’abord parce qu’il est gratuit et téléchargeable sur le site de la Fondation Jean Jaurès. Au-delà, dans Le point de rupture, les deux auteurs, l’un sociologue, l’autre sondeur renversent la perspective habituelle sur le vote FN. Par leur approche croisée des milieux populaires, ils se détournent de Marine Le Pen et captent, ce qui est plus utile, l’attente à laquelle la candidate du Front national semble répondre aujourd’hui. Percutant, éclairant. Ce faisant, Mergier et Fourquet contraignent chaque lecteur honnête, qu’il soit simple citoyen ou candidat à l’élection, à imaginer l’offre politique calibrée, sur la forme et le fond, pour répondre à la demande, insistante, d’une partie non négligeable de l’électorat. Après ce livre, plus personne n’aura d’excuse pour gloser sur l’idéologie de Marine Le Pen. Ni pour ignorer l’attente politique pressante du peuple français. En 2006, dans le Descenseur social, Alain Mergier et Philippe Guibert avaient livré la clé de l’élection présidentielle. A coup sûr, le texte dont nous avons extrait quelques pépites, aidera à deviner le scrutin qui s’annonce, et permettra de décrypter.

En voici donc quelques extraits...

A l’enquête sur les milieux populaires que nous avions réalisée en 2006 avec Philippe Guibert, nous avions donné le titre de Descenseur social6. Nous constations que, pour les milieux populaires, l’avenir s’était assombri. En contradiction avec la promesse républicaine que constitue l’ascenseur social, les Français des milieux populaires craignaient de vivre moins bien demain et avaient surtout peur que leurs enfants aient une vie plus difficile que la leur. Nous décrivions donc une crise de l’avenir proche, personnelle et générationnelle. Cinq ans après, les milieux populaires n’en sont manifestement plus là. Il ne s’agit plus pour eux d’une crise de l’avenir proche mais d’une crise du présent. D’une crise de la vie quotidienne dans son immédiateté. Loin de se substituer à la précédente, cette crise s’y additionne. Par un effet cumulatif, non seulement le présent semble de plus en plus difficile à vivre, mais on ne peut pas le considérer comme un mauvais moment à passer : les perspectives, les projections dans l’avenir proche ou lointain semblent tout aussi impossibles qu’il y a cinq ans. La sortie de crise n’apparaît alors pour les milieux populaires que comme une figure de communication politique sans aucun rapport avec la réalité actuelle ni avec la marche du monde.

La conjonction des crises du présent et de l’avenir proche est d’autant plus difficile à accepter qu’elle ne concerne pas que soi, mais aussi ses enfants. Cette extension générationnelle donne à cette double crise le caractère tragique du dérèglement d’une société qui sacrifie ses enfants. Ce sentiment de sacrifice suscite bien des questions : au profit de qui ou de quoi ? Est-ce que cela mène à quelque chose ? Y a-t-il une perspective qui se dessine ? Ou bien au contraire n’est-ce que le résultat d’un phénomène de délitement progressif de la nation ? Finalement, n’est-ce pas la France qui sombre inexorablement ? Cette hypothèse est d’autant plus présente que cette crise du quotidien se développe sur fond d’une mondialisation médiatiquement très présente. L’hypothèse du délitement de la nation auquel ces raisonnements conduisent constitue le troisième registre de l’insécurisation, celui du pacte social. Il renvoie à tout ce qui règle les modes de vie, aussi bien qu’aux grands mécanismes de la société, économie, justice, éducation, etc. Nous avons vu que les atteintes à la laïcité dans certaines situations, la figure des tricheurs et profiteurs économiques et la corrélation entre enrichissement des uns et appauvrissement des autres ruinent l’idée même de ce pacte. Nous sommes face à un effet de système : l’insécurité ressentie corporellement par l’individu au travers de la peur se concrétise dans la fragilisation de sa place d’acteur et prend un sens négatif dans l’effondrement du contrat social. Le processus d’insécurisation structure le discours des milieux populaires, traversant tout le spectre de leur expérience sociale, l’organisant, depuis le vécu personnel et quotidien jusqu’à une interprétation plus abstraite et globale de la situation du pays. Le troisième registre d’insécurisation se concrétise autour de la question de l’injustice.

L’injustice apparaît aujourd’hui moins liée aux inégalités qu’aux détournements du fonctionnement social. Les milieux populaires détestent les tricheurs, les profiteurs, ceux qui, selon eux, ne jouent pas le jeu. Dans leur imaginaire, il y a, d’une part, les profiteurs d’en bas : ceux qui trichent avec les prestations sociales, ceux qui travaillent au noir, ceux qui savent se débrouiller pour obtenir des aides, des logements. Ce n’est pas nouveau. Envers cette population, souvent perçue comme étant d’origine immigrée, s’est développé depuis des années un fort sentiment d’injustice, qui va grandissant au fur et à mesure que la situation personnelle se dégrade dans les milieux populaires, que la situation économique du pays s’aggrave, que les prestations sociales s’amenuisent. Ce sentiment d’injustice par le bas menant à la dénonciation de l’assistanat se double aujourd’hui d’un sentiment d’injustice par le haut – ou pour mieux dire par le très haut – de la société. Là encore des profiteurs, là encore des tricheurs. Mais d’un autre calibre. Ce n’est pas tant l’écart considérable qui sépare les milieux populaires de
« l’oligarchie financière » – grands patrons, actionnaires du CAC 40, traders, etc. – qui est ressenti comme une injustice inacceptable, que le fait que cet écart se creuse.

Alors même que la situation des milieux populaires se dégrade économiquement, alors même que les fins de mois sont de plus en plus difficiles à boucler, les médias annoncent des résultats historiques pour les entreprises du CAC 40. Parmi elles, certaines sont emblématiques : les banques, notamment la Société Générale, sauvées par l’Etat pendant la crise financière mais qui n’a pas contribué, en échange, à la relance de l’économie selon les milieux populaires. Tricheuses, donc, les banques qui n’ont pas joué le jeu. Tricheurs, Total et les distributeurs qui, manifestement, se portent très bien alors que le coût des carburants et les prix alimentaires flambent. Qui plus est quand la communication gouvernementale évoque ces résultats comme un indice positif de sortie de crise. Fin 2010 et début 2011, les milieux populaires parviennentà la conclusion qu’il y a sortie de crise pour les puissants et aggravation de la crise pour les autres. (...)

Mais il y a pire : l’idée naît peu à peu d’une relation de cause à effet entre ces deux mouvements. Le constat
« plus nous nous fragilisons, plus ils se renforcent » devient alors : « notre affaiblissement permet leur renforcement ». Et il y a pire encore : cette corrélation serait délibérée. Il y aurait volonté de la part du vrai pouvoir – celui des marchés financiers – de vulnérabiliser les populations pour renforcer leur puissance. Or, selon les milieux populaires, cette oligarchie financière est caractérisée par son rôle d’acteur de la mondialisation. Ce sont ses membres qui profitent de la mondialisation. C’est à travers eux que la mondialisation progresse inexorablement et impose sa loi aux nations en général et à la France en particulier. Autrement dit, cette oligarchie est le levier de la mondialisation dont la France est l’objet.

Ajoutons que la répétition des scandales politico-affairistesa renforcé l’idée d’une intrication des acteurs politiques et des milieux de la mondialisation financière, si bien que le pouvoir en place apparaît comme partie prenante de cette injustice. Nicolas Sarkozy, ancien maire de Neuilly, est souvent dépeint comme
« le président des très riches ». (…)

De tout ceci résultent deux grandes conséquences. D’une part, les milieux populaires perçoivent de plus en plus nettement qu’ils sont en train de financer la mondialisation, que c’est sur leur dos qu’elle progresse en France. D’autre part, pour contrecarrer ce processus inacceptable, les électeurs que nous avons rencontrés jugent les hommes politiques de gauche trop tièdes face à la mondialisation et ceux de droite trop impliqués dans ses intérêts. Au travers du délitement de leur quotidien, ils se sentent deux fois sacrifiés sur l’autel de la mondialisation et de ses flux dérégulés : flux migratoires et flux financiers. L’Europe manque à sa place. Par mollesse, elle expose la France au lieu de la protéger dans un monde de guerre concurrentielle, elle l’affaiblit par sa monnaie au lieu de la renforcer pour affronter le géant
« tricheur » qu’est la Chine aux yeux des milieux populaires. (…)

Mais s’il en est ainsi, si les acteurs politiques ne peuvent plus que mettre en oeuvre ce qui leur est imposé par les marchés financiers, par l’Europe, par la dette, alors peu importe qu’ils soient de droite ou de gauche. Les différences liées à l’opposition idéologique perdent leur pertinence. Ce thème de l’
« UMPS », introduit par Jean-Marie Le Pen, évolue aujourd’hui. L’idée d’une collusion entre les deux grands partis politiques peut persister chez des électeurs habituels du Front national, mais elle est moins présente chez ceux qui sont tentés par ce vote en 2012. Chez ces derniers domine l’idée que la différenciation entre l’UMP et le Parti socialiste ne se situe pas au bon endroit. Si le terme d’UMPS retrouve une pertinence pour eux, s’ils reprennent le refrain du « bonnet blanc et blanc bonnet », ce n’est pas seulement parce que, à droite comme à gauche, ce sont les mêmes, mais pour une autre raison, plus fondamentale : leurs différences – et même leur absence de différence – importe peu puisque, qu’ils soient de gauche ou de droite, tous sont soumis aux mêmes restrictions de pouvoir. Pour que la différenciation gauche / droite soit pertinente, il faut que les différences puissent s’exprimer. L’existence de marges de manoeuvre permettant d’opérer des choix motivés par des positions politiques distinctes est la condition de la différenciation. Sans espace d’expression, les différences entre gauche et droite perdent leur signification. Pour des ex-électeurs de gauche ou de droite, le sens du sigle UMPS ne signifie pas seulement « ce sont les mêmes à l’UMP et au PS » mais : « même s’ils n’étaient pas semblables, cela ne changerait rien, cela revient au même puisqu’ils sont les uns comme les autres frappés par la triple confiscation du pouvoir par les marchés financiers, les contraintes européennes et la dette ». Doit-on conclure que toutes les offres politiques ne peuvent que s’équivaloir à force de ne plus valoir grand-chose ? Doit-on conclure que les Français les plus sensibles à cette perte que subit le pouvoir politique ne croient plus à la politique ? Ne comptent plus sur elle ?

La politique, les politiques et les acteurs politiques

Le penser serait se tromper sur les raisons de l’émergence de Marine Le Pen. Le personnel politique est largement discrédité, ce n’est pas nouveau et cela ne va pas en s’améliorant. L’image de la connivence avec les milieux affairistes et financiers s’est accentuée au cours des quatre dernières années. On l’a dit, Nicolas Sarkozy en est la figure emblématique. La sphère politique, elle, nous venons de le voir, est perçue comme étant frappée d’impuissance. Pour autant, la politique comme mode d’action sur la réalité ne fait pas l’objet de rejet de la part des milieux populaires. Les catégories populaires sont bien loin d’abandonner tout espoir politique, contrairement à ce que les discours d’experts répètent avec une certaine insistance.

Les Français et, de façon plus prononcée, les milieux populaires nourrissent une attente forte envers la politique et ont, en même temps, une image négative du personnel politique et de ses possibilités d’agir. Rien de contradictoire ici : plus l’attente est forte, plus sévère est le jugement. Ces considérations nous conduisent à aborder une question fondamentale : si la notion d’UMPS est aux yeux 6 d’une partie importante des milieux populaires si juste, c’est que le clivage politique pertinent pour eux n’est plus l’opposition entre gauche et droite. Nous le savons au moins depuis 2002. Mais la situation a changé. Pendant une longue période, la perte de pertinence du clivage gauche / droite a eu pour corollaire, au-delà des milieux populaires d’ailleurs, une perte de sens du politique, favorisant des transferts de voix des partis
« de gouvernement » vers les partis d’extrême droite ou d’extrême gauche, mais aussi un désinvestissement se traduisant par l’abstention. On l’a assez souligné, une bonne part de la montée en puissance du Front national en 2002 est liée à un mécanisme négatif : le rejet de l’UMP et du PS, rejet couplé de ces deux partis liés par leur équivalence. Pourtant, nous ne pensons pas que la situation soit aujourd’hui similaire à 2002. Il y a une différence majeure. La perte de pertinence du clivage gauche /droite était liée à la difficulté d’imaginer un enjeu clivant d’une envergure suffisante pour structurer le débat politique. En 2011, un enjeu de ce niveau réapparaît. On l’a vu, les milieux populaires pensent que les marchés financiers et l’Europe ont rendu impuissants les politiques et, malgré ce constat, espèrent encore dans la politique. L’idée qu’il puisse y avoir un clivage en matière d’offre politique est donc sous-jacente à cette attente envers le politique.

La question centrale devient donc : en quoi les offres politiques se distinguent-elles dans leur capacité à reprendre sinon le pouvoir du moins du pouvoir sur l’association marchés financiers / Europe / dette ? Il y a alors deux catégories d’offres politiques : celles qui rendent la sortie de l’impuissance politique envisageable, et celles qui ne le font pas. Celles qui le font sont en capacité de dire comment elles recréent des marges de manœuvres suffisantes pour reprendre politiquement
« les choses en main », pour changer la réalité et non plus s’y plier. Cette capacité est celle d’aller à l’encontre de ce qui aujourd’hui corsète le politique, c’est-à-dire ce qui en limite le champ, en restreint la portée, en confine l’action à la gestion de ce qui est imposé. Il s’agit donc d’aller à l’encontre de ce qui constitue et dessine les limites du champ politique, de ce qui le constitue actuellement.

Cette capacité est celle du refus, de la contestation. Tout semble joué d’avance, tout semble surdéterminé,
« plié » mais, en même temps, les Français demeurent adeptes du volontarisme politique (« quand on veut on peut », maxime qui avait contribué au succès de Nicolas Sarkozy en 2007). Plus la situation paraît contrainte, plus le volontarisme politique s’impose comme valeur fondamentale. Face au pouvoir hégémonique des marchés financiers et aux contraintes européennes, les Français estiment que le rétablissement du pouvoir politique est possible. Les milieux populaires se distinguent en étant très en pointe sur cette vision qui devient, chez eux, une attente centrale. Ce rétablissement est non seulement possible, mais il est nécessaire. Il constitue la condition sine qua non de la crédibilité de l’offre politique. La croyance dans la politique sous l’aspect du volontarisme pose un problème dans l’argumentation. La confiance dans la politique tend, pour les milieux populaires, à être conditionnée par un volontarisme exprimé par le refus de se soumettre à ce qui est vécu comme un diktat des marchés financiers et de l’Europe. Les argumentations relevant de rationalités structurant le réalisme politique actuel perdent de leur efficacité : la rigueur budgétaire, l’appartenance européenne, l’ouverture nécessaire sur les marchés mondialisés... Pour une partie de l’électorat populaire, la crédibilité du socle commun aux partis de gouvernement perd sa fonction de référent politique établissant le champ dans lequel se déploie le débat. Autrement dit, face à un discours de Marine Le Pen, dont la posture revendiquée est celle du volontarisme politique, les argumentations fondées sur le peu de sérieux de ses propositions se heurtent au moins pour l’instant à une difficulté logique : l’échelle du sérieux est établie par ceux-là mêmes qui en dénoncent l’absence, en référence à des vérités données comme indéniables : l’Europe, l’euro, la concurrence mondiale, etc. Certes, cette échelle de valeurs n’est pas favorable au discours de Marine Le Pen mais elle est remise en cause par une autre échelle de valeurs qui est celle du volontarisme politique. Plus l’énonciateur est haut placé sur l’échelle du volontarisme, moins il est affecté par l’échelle de valeur des « réalités indéniables ».

Tout se passe donc comme si le volontarisme politique permettait de nier ce qui est donné comme indéniable et de se libérer d’une réalité vécue aujourd’hui comme extrêmement contrainte par l’ensemble des Français. Et insupportable par les plus vulnérables d’entre eux. Le refus des
« indéniables réalités » chères aux élites conditionne aujourd’hui pour les milieux populaires la crédibilité politique.

Les milieux populaires sont confrontés à une difficulté : comment trouver une sortie, en urgence, à une situation devenue à la fois insupportable et si incroyablement complexe qu’elle paraît impossible à démêler ? L’attente politique ne se formule plus sur le registre de l’action ou, si l’on préfère, sur le registre du programme mais sur celui laires, à être conditionnée par un volontarisme exprimé par le refus de se soumettre à ce qui est vécu comme un diktat des marchés financiers et de l’Europe. Les argumentations relevant de rationalités structurant le réalisme politique actuel perdent de leur efficacité : la rigueur budgétaire, l’appartenance européenne, l’ouverture nécessaire sur les marchés mondialisés... Pour une partie de l’électorat populaire, la crédibilité du socle commun aux partis de gouvernement perd sa fonction de référent politique établissant le champ dans lequel se déploie le débat. Autrement dit, face à un discours de Marine Le Pen, dont la posture revendiquée est celle du volontarisme politique, les argumentations fondées sur le peu de sérieux de ses propositions se heurtent au moins pour l’instant à une difficulté logique : l’échelle du sérieux est établie par ceux-là mêmes qui en dénoncent l’absence, en référence à des vérités données comme indéniables : l’Europe, l’euro, la concurrence mondiale, etc. Certes, cette échelle de valeurs n’est pas favorable au discours de Marine Le Pen mais elle est remise en cause par une autre échelle de valeurs qui est celle du volontarisme politique. Plus l’énonciateur est haut placé sur l’échelle du volontarisme, moins il est affecté par l’échelle de valeur des
« réalités indéniables ».







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