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VINCENT BOLLORÉ Un play-boy à l'assaut des affaires, la baïonnette au portefeuille

Rédigé par L. D. le Lundi 17 Août 1998

B... comme boulimique: papeterie, mines de Kali, caoutchouc du Cambodge, banque Rivaud... le « petit prince » des années 80 s'est assez étoffé pour s'attaquer à Bouygues, et il n'a toujours rien d'un philanthrope.



La mèche sagement dégradée, l'éternelle chemise bleue rehaussant la couleur de ses yeux, Vincent Bolloré, le Breton à gueule d'ange, a su épouser son époque. Prototype du gendre idéal, plus parisien bon teint que provincial, il a longtemps incarné le patron social. A 46 ans, après une irrésistible progression - il pèse 35 milliards de francs -, le tombeur de l'armateur Tristan Vieljeux, le successeur des vieux comtes de la maison Rivaud, révèle un tempérament de combattant industriel et financier.


Une fois l'entreprise de papeterie familiale reprise en main, Bolloré a su se faire épauler par deux parrains tout-puissants du capitalisme français, le banquier d'affaires Antoine Bernheim et Claude Bébéar, le patron d'Axa (lire p. 28). Bolloré s'est métamorphosé en « Vincent l'Africain » , collectionnant dans les transports et le tabac des pans d'empires sur le déclin ou de monopoles publics privatisés. En homme habile, à la tête d'une des premières multinationales du continent, il a su africaniser ses équipes. Doté d'une cagnotte de plus de 5 milliards de francs, Bolloré a la volonté de construire un empire. C'est dans cet esprit qu'il faut comprendre la bataille qui l'oppose à Bouygues (lire l'encadré p. 38).


L'aventure de Vincent Bolloré, « sauveur de l'entreprise fondée par son grand-père » , s'ouvre en 1981 sur une véritable histoire d'amour avec les médias... et le pouvoir socialiste. Ce jeune homme bien né, « catholique-social » qui lutte d'arrache-pied pour sauver des emplois, incarne, dans son genre, le refus. A 17 ans, bac en poche, il cumule un emploi dans une banque et des études de droit en cours du soir. Il obtiendra ainsi son doctorat. Auprès de ses collègues de bureau, il s'efforce de gommer une image de « fils de famille du XVIe arrondissement » . Il intègre ensuite la Compagnie financière Edmond de Rothschild comme fondé de pouvoir, après avoir convaincu le banquier d'affaires de se porter au secours des papeteries Bolloré. Spécialisée dans le papier bible et le papier tabac, l'entreprise est au bord du dépôt de bilan. Le manager dépêché par les Rothschild ne fera pas de miracle. Vincent et Michel-Yves, son frère, reprennent alors l'affaire pour quatre sous.


Un voltigeur du résultat exceptionnel

En fils prodiges, les deux Bretons convainquent les ouvriers, pour la plupart cégétistes, de passer à 32 heures pour sauver l'emploi, de renoncer à 15% de leur salaire réel et de participer à un imposant programme de formation. En dix-huit mois, les Bolloré se reconvertissent du papier bible au film ultramince utilisé dans les condensateurs électriques. Une niche technologique dans laquelle ils se hissent, à toute vitesse, au 1er rang mondial. Le mythe Bolloré prend forme.


En 1985, François Mitterrand visite l'entreprise Bolloré à Ergué-Gaberic, le village des bords de l'Odet où siège le groupe. Dans la foulée, Vincent Bolloré obtient des pouvoirs publics des prêts à taux bonifiés. Bien que l'entreprise ait 100 millions de francs de dettes, il décroche un emprunt de 100 millions supplémentaires en faisant appel à du capital-risque. Cet art consommé des montages financiers lui a été enseigné par le grand banquier d'affaires Antoine Bernheim de la maison Lazard. Sous le patronage de cet aîné doué, Vincent Bolloré s'introduit en Bourse et rachète, en 1986, au ternie d'une offre publique d'échange (OPE), la Sofical - une société d'investissements qui possède près de 300 millions de francs de cash et qui devient la banque du groupe -, la Scac (transports et services) et les papiers à cigarette Job. Avec 12 500 salariés, l'ensemble réalise, dès 1987, 9,2 milliards de francs de chiffre d'affaires et affiche un résultat net de 239 millions de francs.


Vincent Bolloré a forgé son style, celui d'un capitaliste sans capital: il chasse en Bourse, sanctionne les états-majors défaillants, tout en garantissant leur emploi aux salariés des sociétés qu'il reprend. Mais sa botte secrète, c'est de détecter, dans ses acquisitions, tout ce qui peut être vendu ou valorisé, de manière à faire remonter le maximum de trésorerie dans son escarcelle. A l'époque, d'ailleurs, les analystes financiers le soulignent avec ironie: le « petit prince du cash-flow » , son surnom, est d'abord un voltigeur du résultat exceptionnel. Dans la tradition des banquiers d'affaires, i] contrôle son groupe à travers une cascade de holdings dont la Financière V (V pour Vincent) et la Compagnie des Glénans. Ce schéma, baptisé « fusée à étage » , lui permet de glaner des capitaux sur les marchés financiers à de multiples niveaux et décuple le nombre de ses partenaires.


A 35 ans, le beau-frère de Gérard Longuet, alors ministre des P & T du gouvernement de cohabitation dirigé par Chirac, séduit dans les dîners en ville et entre au conseil exécutif du CNPF. De mémoire de patron, on n'avait jamais vu un sage aussi jeune ! Mais Bolloré n'a guère le temps de profiter de son auréole. Pendant cinq ans, il lutte contre une légende du capitalisme tricolore, Tristan Vieljeux, surnommé « le cachalot » , premier armateur privé français, 1 milliard de francs de liquidités, à la tête de 50 navires.


Cette bataille, retracée par Christine Kardellant dans les Nouveaux Condottieres (1), Vincent Bolloré la remportera, neveu après neveu, cousin après cousin, attisant les divisions familiales chez les Vieljeux, organisant les défections d'actionnaires. Par l'intermédiaire de sociétés appartenant au groupe Rivaud, il rafle en sous-main 5% des titres de Vieljeux. Puis il profite, en 1989, de la prise de contrôle d'une société d'assurances, la Compagnie du Midi, par son autre parrain dans le monde des affaires, Claude Bébéar. La Compagnie du Midi détient en effet la minorité de blocage dans le capital de l'armateur. Au final, Bolloré parvient à arracher Vieljeux. Mais il manque tout perdre. Car la Commission des opérations de Bourse dénonce « une action de concert » entre Axa et Bolloré. Vincent est alors obligé d'organiser un « maintien de cours » , ce qui permet aux minoritaires de Vieljeux de revendre leurs titres au prix fort. Une addition supplémentaire de 1 milliard de francs ! Plus que jamais en quête de capitaux frais, il ne va plus tarder à se métamorphoser en Vincent l'Africain.


Bolloré n'aborde pas le continent des griots par la voie royale et balisée des grands contrats. Tel un joueur de go, solitaire, à l'écart des réseaux traditionnels, il tisse sa toile en rachetant avec opiniâtreté tout ce qui l'intéresse, du Maroc au Cap, avec une forte zone d'influence en Afrique de l'Ouest. Officiellement, le groupe revendique une stratégie de logisticien spécialisé dans les lignes Europe-Afrique et dans les lignes de basse latitude (Amérique du Sud-Afrique, Asie-Australie-Nouvelle-Zélande). En réalité, Bolloré construit l'une des premières multinationales d'Afrique. En position dominante sur le marché du tabac (11 % des effectifs du groupe mais 30% de ses résultats), sur celui du transit et des transports, le groupe se renforce aussi dans le caoutchouc, l'huile de palme et le coton.


En Afrique, les opportunités fleurissent

Rares sont ceux pourtant qui auraient, en 1991, misé sur sa constance. Après l'OPA sur Tristan Vieljeux, Vincent Bolloré a sur les bras une kyrielle d'activités hétéroclites, allant des navires aux camions, des engins de levage aux remorques de manutention. Mais dans une Afrique qui, sous la férule de la Banque mondiale et du FMI, se redresse, apure ses finances publiques et privatise des pans entiers de son économie, les opportunités fleurissent. L'homme d'affaires, un temps conseillé par l'ancien préfet Christian Prouteau, sera toujours sur la brèche. Les connivences des vieux réseaux français ne sont plus le sésame d'autrefois ? Qu'importe ! Le Breton gagne des amis influents dans les pays d'Afrique, favorisant notamment la montée en puissance dans ses sociétés de responsables locaux. Parfois, pourtant, sa ténacité provoquera une levée de boucliers. Les journalistes Antoine Glaser et Stephen Smith racontent dans leur livre (de référence), Ces messieurs Afrique (2), comment, en Côte-d'Ivoire, en 1988, tentant de prendre la tête de la majorité du capital de la Sitab, une société qui fabrique la bagatelle de 4 milliards de cigarettes et 90 millions de cigares par an, Bolloré déclenche l'ire d'un proche du Premier ministre ivoirien Konan Bédié, aujourd'hui président. Le Breton s'est trop ouvertement appuyé sur le personnage de Simplice Zinsou, le gendre du président Houphouët-Boigny. Pendant quelques jours, Bolloré ne peut pas quitter Abidjan et sa « libération » nécessitera plusieurs interventions de l'ambassadeur de France. Cette aventure ne laissera aucune trace. La preuve ? Le mois dernier, dans le cadre d'une privatisation, Vincent Bolloré reprenait une part de l'industrie ivoirienne du coton. Son partenaire local ? La société Shorex. Son patron ? Patrick Bédié, fils du chef de l'Etat ivoirien.


Bon tacticien, Bolloré sait aussi tirer le meilleur parti des nouvelles règles internationales qui substituent aux cartels et aux prés carrés d'an tan des mariages imposés. En 1996, il reprend, avec le belge CMF-Safmarine, son concurrent (maritime) Saga, en dépôt de bilan. Il évite ainsi les foudres de la Commission européenne de Bruxelles, qui aurait pu s'inquiéter de certaines de ses positions oligopolistiques en Afrique du Nord. Un an plus tard, il contrôle 100% de Saga. Dans les tabacs, il lutte d'abord au couteau contre la Seita. Les deux groupes finissent par réunir leurs actifs dans Coralma, détenue à 60% par Bolloré, et lancent la marque Excellence pour concurrencer Rothmans.


Dans le domaine des transports ferroviaires, Bolloré exploite, en partenariat avec le sud-africain Comazar, les chemins de fer camerounais et assure pour la compagnie pétrolière Exxon la logistique de l'oléoduc Tchad-Cameroun. Dans le golfe de Guinée, Elf vient de découvrir d'énormes gisements de pétrole offshore et se prépare à assembler, avec Bouygues, des plates-formes. Là encore, Bolloré est bien placé pour assurer le transport.


Mais il y a pourtant plus spectaculaire encore. Une manoeuvre qui requiert une patience de... neuf années. Neuf ans pour s'emparer de l'empire Rivaud, surnommé « le trésor de la IVe République » , vestige aristocratique et opaque du capitalisme colonial. L'empire Rivaud, officiellement enregistré au Vanuatu...


Bolloré le roturier porte l'estocade aux aristos

Agé de 94 ans, Jean Bonnin de La Bonninière, comte de Beaumont, fine gâchette, finaliste du championnat du monde universitaire du 110 m haies en 1923 et président du Cercle interallié, avait passé, en 1975, les commandes du groupe à son gendre Edouard de Ribes, 74 ans. Mais ce dernier ne pourra empêcher sa banque, surnommée le coffre-fort du RPR, de sombrer dans la débâcle de la compagnie Air Liberté.


Cet incendie à peine éteint, une série de perquisitions judiciaires et de visites du fisc incitent les comtes à passer le flambeau, car la centaine d'agents des impôts montés de Bordeaux, de Marseille, de Lyon, de Rennes, de Strasbourg, de Lille et de Toulouse à Paris, finissent par découvrir une seconde banque Rivaud, maillon final d'une vaste chaîne d'évasion de capitaux. Lorsque Jean de Ribes, fils d'Edmond, tente de faire valoir ses droits sur son héritage en 1997, Bolloré le roturier porte l'estocade aux aristocrates. Il est en effet dans la maison depuis 1988 et avait été accueilli en « ami » de la famille... Combien de milliards Vincent Bolloré a-t-il découvert dans les placards et les cagnottes exotiques de messieurs les comtes ? Entre 5 et 10 milliards de francs, estiment les professionnels. Au siège de Bolloré, on garde évidemment le chiffre top-secret. Car, en alchimiste des affaires, Vincent Bolloré qui, signe de nervosité, s'est remis à la cigarette, a déjà transformé cet or en munitions pour mieux financer sa nouvelle aventure: son entrée dans l'empire Bouygues.




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