Une falsification de la science au nom de la démocratie
Mardi 25 Janvier 2011 à 15:01 | Lu 27988 fois I 490 commentaire(s)
Elie Arié - Tribune
Elie Arié se penche sur un phénomène de la société, celui de la relativisation de la réalité. Il pointe du doigt cette « régression intellectuelle ». Les acquis scientifiques sont, selon l'auteur de ces lignes, de plus en plus remis en cause en raison de la médiatisation de certaines controverses scientifiques.
Dans un excellent article paru dans Politis du 14 octobre 2010 et intitulé : « La rationalité, une question d’opinion ? », Benjamin Dessus attire l’attention sur une régression intellectuelle importante dont sont victimes nos sociétés qui n’ont pourtant jamais été aussi avancées, économiquement et techniquement.
Il s’agit d’un phénomène de relativisation de la réalité, résultant de la confrontation entre
- la complexité de la science et de ses inévitables contradictions (sans lesquelles la science ne serait qu’un dogme religieux),
- et, d’après moi, son incompatibilité avec le besoin de certitudes d’une opinion publique de plus en plus façonnée par le simplisme d’ Internet et la démagogie des « démocraties participatives » (tous experts !) inaptes à prendre en compte la complexité du réel.
Benjamin Dessus rappelle qu’il a toujours existé deux conceptions de la rationalité :
- l’une supérieure, réservée à la science avec ses conséquences en termes de « progrès » des sociétés par la technique et la maîtrise de la nature au service de l’homme ;
- l’autre appelant à la reconnaissance de rationalités équivalentes à d’autres domaines que la science et la technique, et indispensables à un développement équitable de l’humanité
Dans les deux cas, cependant, « l’appel à la Raison restait central ».
Mais, depuis cette époque, s’est installé un doute croissant sur les acquis scientifiques, du fait de la forte médiatisation des controverses scientifiques inhérentes à la démarche scientifique sur un public qui en attend d’impossibles et rassurantes certitudes définitives (d’où le désastreux « principe de précaution », entre autres).
Benjamin Dessus rajoute : « Dans cette ambiance de relativisme absolu, des journalistes se sentent alors justifiés d’organiser un débat « équilibré » (c’est-à-dire avec le même temps d’antenne…) sur le changement climatique et ses causes, entre, par exemple, un Vincent Courtillot, scientifique reconnu mais dans un domaine différent de celui du climat, et des représentants d’une communauté scientifique forte de plusieurs milliers de membres, qui travaille cette question depuis quinze ans », et conclut : « Les faits de la nature deviennent ainsi objets de « négociations » entre acteurs, selon des rapports de force plutôt que des raisonnements rationnels. »
On mélange donc « allègrement » (c’est le cas de le dire...)
- les données acquises de la science,
- et les conséquences qu’on est capable –ou non- d’en tirer en termes d’action et de décisions politiques.
Pour le dire autrement : faute de vouloir assumer publiquement ces contradictions (tout à fait normales) entre le réel et le politiquement réalisable, les politiques et l’opinion publique tendent à déformer le réel pour tenter de donner une justification scientifique à leurs décisions ou revendications politiques.
Quelques exemples concrets :
- les insuffisances du protocole de Kyoto : il semble politiquement impossible de mettre en œuvre toutes les mesures nécessaires pour lutter contre l’émission de gaz à effets de serre ; mais, au lieu de le présenter de cette façon, qui a sa logique, les politiques préfèrent inverser la présentation des faits, et minorer les effets de ces émissions : la réalité n’est plus celle issue des travaux des scientifiques, elle est limitée à celle que l’on est disposé à combattre ;
- l’homéopathie : il semble impossible, en France, de dé-rembourser cette thérapeutique purement placebo, pour des raisons d’impopularité politique et de soutien à un laboratoires français ; mais, au lieu de le présenter de cette façon, qui a sa logique, on justifie un petit remboursement des médicaments homéopathiques (à 35 %) en prétendant qu’elle est quand même « un peu »( ?) efficace ;
- le créationnisme : beaucoup de croyants n’ont pas la culture théologique suffisante pour accepter le fait que le récit de la Genèse ne doit être lu que de façon symbolique ; et il se trouve, aux États-Unis, de plus en plus de politiciens qui, pour leur complaire, sont disposés à accorder au créationnisme le statut de « théorie scientifique », et à imposer qu’il soit enseigné à l’école comme une théorie alternative à l’évolutionnisme, et mise sur le même niveau de preuve que lui.
Avec ce retour progressif à l’obscurantisme qu’est la falsification des données de la science en fonction d’ intérêts électoralistes ou d’ idéologies dominantes, nous revenons progressivement aux heures les plus sombres de l’ histoire de l’esprit de l’ humanité : celles où Copernic jugeait plus prudent de ne faire publier qu’après sa mort sa démonstration de l’héliocentrisme ; celles où Staline imposait, pour des raisons idéologiques, les théories génétiques de Lyssenko sur la transmission héréditaire des caractères acquis, qui allaient ruiner durablement l’agriculture soviétique. Sauf que cette falsification de la science, qui était autrefois imposée par la tyrannie, l’est aujourd’hui au nom de la démocratie et du « tout est affaire d’opinion, et toutes les opinions sont également légitimes »
« Esprit des Lumières » ? Le dernier qui sort est prié d’éteindre l’électricité.
Il s’agit d’un phénomène de relativisation de la réalité, résultant de la confrontation entre
- la complexité de la science et de ses inévitables contradictions (sans lesquelles la science ne serait qu’un dogme religieux),
- et, d’après moi, son incompatibilité avec le besoin de certitudes d’une opinion publique de plus en plus façonnée par le simplisme d’ Internet et la démagogie des « démocraties participatives » (tous experts !) inaptes à prendre en compte la complexité du réel.
Benjamin Dessus rappelle qu’il a toujours existé deux conceptions de la rationalité :
- l’une supérieure, réservée à la science avec ses conséquences en termes de « progrès » des sociétés par la technique et la maîtrise de la nature au service de l’homme ;
- l’autre appelant à la reconnaissance de rationalités équivalentes à d’autres domaines que la science et la technique, et indispensables à un développement équitable de l’humanité
Dans les deux cas, cependant, « l’appel à la Raison restait central ».
Mais, depuis cette époque, s’est installé un doute croissant sur les acquis scientifiques, du fait de la forte médiatisation des controverses scientifiques inhérentes à la démarche scientifique sur un public qui en attend d’impossibles et rassurantes certitudes définitives (d’où le désastreux « principe de précaution », entre autres).
Benjamin Dessus rajoute : « Dans cette ambiance de relativisme absolu, des journalistes se sentent alors justifiés d’organiser un débat « équilibré » (c’est-à-dire avec le même temps d’antenne…) sur le changement climatique et ses causes, entre, par exemple, un Vincent Courtillot, scientifique reconnu mais dans un domaine différent de celui du climat, et des représentants d’une communauté scientifique forte de plusieurs milliers de membres, qui travaille cette question depuis quinze ans », et conclut : « Les faits de la nature deviennent ainsi objets de « négociations » entre acteurs, selon des rapports de force plutôt que des raisonnements rationnels. »
On mélange donc « allègrement » (c’est le cas de le dire...)
- les données acquises de la science,
- et les conséquences qu’on est capable –ou non- d’en tirer en termes d’action et de décisions politiques.
Pour le dire autrement : faute de vouloir assumer publiquement ces contradictions (tout à fait normales) entre le réel et le politiquement réalisable, les politiques et l’opinion publique tendent à déformer le réel pour tenter de donner une justification scientifique à leurs décisions ou revendications politiques.
Quelques exemples concrets :
- les insuffisances du protocole de Kyoto : il semble politiquement impossible de mettre en œuvre toutes les mesures nécessaires pour lutter contre l’émission de gaz à effets de serre ; mais, au lieu de le présenter de cette façon, qui a sa logique, les politiques préfèrent inverser la présentation des faits, et minorer les effets de ces émissions : la réalité n’est plus celle issue des travaux des scientifiques, elle est limitée à celle que l’on est disposé à combattre ;
- l’homéopathie : il semble impossible, en France, de dé-rembourser cette thérapeutique purement placebo, pour des raisons d’impopularité politique et de soutien à un laboratoires français ; mais, au lieu de le présenter de cette façon, qui a sa logique, on justifie un petit remboursement des médicaments homéopathiques (à 35 %) en prétendant qu’elle est quand même « un peu »( ?) efficace ;
- le créationnisme : beaucoup de croyants n’ont pas la culture théologique suffisante pour accepter le fait que le récit de la Genèse ne doit être lu que de façon symbolique ; et il se trouve, aux États-Unis, de plus en plus de politiciens qui, pour leur complaire, sont disposés à accorder au créationnisme le statut de « théorie scientifique », et à imposer qu’il soit enseigné à l’école comme une théorie alternative à l’évolutionnisme, et mise sur le même niveau de preuve que lui.
Avec ce retour progressif à l’obscurantisme qu’est la falsification des données de la science en fonction d’ intérêts électoralistes ou d’ idéologies dominantes, nous revenons progressivement aux heures les plus sombres de l’ histoire de l’esprit de l’ humanité : celles où Copernic jugeait plus prudent de ne faire publier qu’après sa mort sa démonstration de l’héliocentrisme ; celles où Staline imposait, pour des raisons idéologiques, les théories génétiques de Lyssenko sur la transmission héréditaire des caractères acquis, qui allaient ruiner durablement l’agriculture soviétique. Sauf que cette falsification de la science, qui était autrefois imposée par la tyrannie, l’est aujourd’hui au nom de la démocratie et du « tout est affaire d’opinion, et toutes les opinions sont également légitimes »
« Esprit des Lumières » ? Le dernier qui sort est prié d’éteindre l’électricité.
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