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«Un intellectuel épris du pouvoir n'en sera plus un»

Philippe Bilger - Blogueur associé | Lundi 3 Août 2009 à 15:49 | Lu 8675 fois

Un intellectuel a-t-il le droit de s'exprimer sur tout, même sur ce qu'il ne connaît pas? Devant les réactions autour de l'affaire Fofana et de ses suites, Philippe Bilger s'interroge. Et pose le problème, plus large, de la posture des intellectuels face au pouvoir.



Il ne faudrait pas que le silence sur l’affaire Fofana et ses suites me soit rendu trop insupportable par ceux qui continuent d’écrire et de parler comme s’ils les connaissaient. Ainsi, Alexandre Adler, un grand esprit pourtant, qui dans sa chronique du Figaro croit être habilité à nous dire « ce que révèle l’affaire Fofana ». D’emblée, une erreur grave. Adler affirme que Fofana aurait « peut-être pu être condamné plus lourdement » si on avait tenu compte de son comportement et de ses propos à l’audience. Or Fofana a été condamné à la peine maximale et à la mesure de sûreté la plus longue que la loi permettait au regard des crimes qui lui étaient reprochés. Une telle inexactitude manifeste qu’on veut faire passer ce qu’on pense avant ce qu’on a l’obligation de savoir. L’intellectuel a-t-il par principe le droit de s’exprimer sur tout ? Et même dans son champ de compétence !

Au-delà d’Alexandre Adler, cette interrogation m’est venue quand Frédéric Taddéï, dans une interview, a défini l’artiste comme une personne qui devait être contre le Pouvoir. Non pas forcément, bien sûr, contre le titulaire physique de celui-ci mais contre les dominations et les contraintes qu’engendre le pouvoir. Je me suis demandé si cette appréciation, assez souvent reprise, était pertinente. L’artiste, dont l’activité est spécifique, singulière et évidemment détachée de la sphère politique au sens commun du terme, est-il voué nécessairement à une attitude de résistance et de défi à l’égard de l’Etat et sa puissance ? Il me semble qu’au contraire, l’art constitue, achevé, un univers tellement riche et autonome que son hostilité à l’égard du Pouvoir n’ajouterait rien à sa plénitude. Un artiste véritable peut être conservateur dans ses principes et génial, inventif dans sa création. J’entends bien que Frédéric Taddéï, raisonnant de la sorte, rejoint une opinion commune qui a du mal à percevoir que l’artiste, quand il crée, n’est plus qu’un artiste. Il n’est plus le citoyen ou le consommateur, l’homme ou la femme de gauche ou de droite, il est ce miracle qui fait surgir de ses tréfonds, par exemple, le JAMAIS VU. J’admets qu’un artiste doit au moins ne pas se soucier du Pouvoir. Lui-même se situe ailleurs.

C’est à mon sens une sensible différence avec l’intellectuel. Ce dernier, s’il tient à rassembler dans sa pensée et dans sa voix, toutes les problématiques d’une société, ne peut pas s’abriter sous l’aile exclusive d’un Pouvoir. Puisqu’il est précisément chargé, dans sa réflexion et dans son rôle, d’ouvrir toutes les portes, d’emprunter, au moins virtuellement, tous les chemins et de boire à toutes les sources. Et de choisir ensuite, s’il le désire. Un artiste amoureux du Pouvoir ne perdra pas obligatoirement son talent, ses facultés créatrices. Un intellectuel épris du pouvoir n’en sera plus un, ou alors d’une sorte spéciale : plutôt un partisan par l’esprit qu’une intelligence ouverte à tous, pour le bien de tous. On pouvait détester idéologiquement Sartre mais il n’empêche qu’en dépit de ses outrances, en le lisant, en l’écoutant on était obligé de composer avec lui. Trop proche des puissants, l’intellectuel ne peut plus être, pour la société tout entière, cette personne avec laquelle on doit compter, qui est devenue indispensable. L’intellectuel exemplaire, c’est celui auquel on ne peut se soustraire, fût-ce par l’hostilité qu’il inspire.

L’artiste, l’intellectuel. Au fond, il y a une solitude de l’un quand l’autre n’a pas le droit de penser sans avoir tous les hommes dans sa tête.

Alexandre Adler m’a mené bien loin de lui.

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