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Un autre système que le système

Laurent Laurent | Dimanche 1 Février 2009 à 09:13 | Lu 6178 fois

Par Laurent Laurent. Le problème aujourd’hui est une dérive, un délitement de notre société, sa dégradation à tous les niveaux, son recul, son pourrissement volontaire par la classe dominante des néo-conservateurs. Partant de cette base, il convient de faire des efforts au moins pour maintenir ce système de société.



(photo : la dulcinea - Flickr - cc)
(photo : la dulcinea - Flickr - cc)
« Qu’est-ce que vous proposez ?! » Voilà ce qu’on entend des contradicteurs aux thèses de la crise comme étant structurelle ou systémique. Avec aussi « Pas de projet à gauche ! » Il est vrai que la carence de parole politique forte et fédératrice donne à penser qu’il n’y a rien à l’opposé du capitalisme voyou de Bush-Sarkozy. Balle-pot ! Les idées sont là, mais personne pour les mettre en œuvre. « Qu’est-ce que vous proposez ? » Quoi ! Quoi ! font les crapauds.

Rassemblons ce qui est de bon sens. Notre société française et occidentale s’articule principalement autour de fondamentaux économiques qui sont la cellule familiale, l’entreprise, le salariat. Entre ces grands points d’ancrage, il y a toujours (et toujours eu) un système d’échange marchand (le capitaliste n’en est qu’une partie) : une production de denrées, de biens et services contre de l’argent. Au-dessus de cela, il y a un pouvoir organisateur, des institutions, l’administration, l’État. En charge de faciliter le fonctionnement de la société. Personnes ne songent à abandonner ces fondamentaux aujourd’hui.

D’autres systèmes ont été expérimentés à très petite échelle, comme les communautés de 68, le familistères Godin, ou phalanstère, le tout-gratuit du quartier hippy de Haight Ashbury à San-Fansisco vers 1966 (lire Ringolevio d’Emmet Grogan), le troc, les SEL, le don,… expériences louables mais sans suite. Ajoutons que culturellement, le bien être relatif des trente glorieuses semble contenter beaucoup de monde, que beaucoup s’y tiennent comme but dans leur mode de vie. À quelques nouveauté près, « les archaïsmes sont devant nous » (Régis Debré). Il nous faut détricoter les progrès lorsqu’ils n’en sont pas et lorsqu’ils apportent plus de pollution que de progrès. Consommer moins.

Bref, nous pourrions rester à peu près dans cette formule de société, ici en France, à l’écologie près, pendant longtemps. Plein emploi, bonne école, santé publique, justice, économie raisonnée, en bon fonctionnement. Pas la peine de tout changer ici (Sans ignorer les problèmes énormes en dehors du pays).

Évidemment, on doit avancer et prendre en compte les secteurs en difficulté, crise du logement et exclusions, ce qui est fort possible parce que facilement résolvables.

Le problème aujourd’hui est une dérive, un délitement de notre société, sa dégradation à tous les niveaux, son recul, son pourrissement volontaire par la classe dominante des néo-conservateurs.

Partant de cette base, il convient de faire des efforts au moins pour maintenir ce système de société. Qui pourrait être économiquement raisonnable.

Fort de cela, revenons au système économique. Deux pôles y sont essentiels. Le premier est la démocratie économique. Le terme « démocratie » s’est un peu vidé de son sens, à force d’être prononcé à tords et à travers. Il faut lui redonner une consistance. La démocratie est la non-prédominance d’un groupe, d’une classe, d’une caste. C’est donc par essence une culture de discussion, de concertation, et de négociation. Ici économique. Aujourd’hui, économiquement, nous sommes de plus en plus vers le chacun-pour-soi, une culture qui s’oriente vers la non-discussion. Où la parole n’est plus tenue car en roue libre : le dialogue de sourd permanent ou la com’.

Réapprendre simplement à discuter dans une concertation économique. Comme dans un autre domaine, la justice organise des audiences qui confrontent les parties et arbitre. Il faut créer des organes et commissions de concertation qui garantissent la démocratie économique : en permettant les différences mais pas les accaparements. La diversité et la répartition. La liberté d’entreprendre et la contrainte de ne pas nuire. Plus jamais le renard libre dans le poulailler libre. Mettons lui une muselière.

Ensuite, il y a le rapport entre démocratie et propriété. S’il est admis comme un autre fondamental, la propriété d’objets personnels, en revanche, la propriété à grande échelle n’est pas démocratique. On ne peut admettre que des propriétaires aient de trop grands domaines parce que cela conduit à l’abus de position dominante. Et on ne peut admettre qu’il y ait propriété sans responsabilité. Exemple de l’immobilier : d’abord on est jamais propriétaire dans le sens qu’on ne peut faire ce que l’on veut avec son terrain ou appartement. On ne peut le faire disparaître, ni l’emporter. On se doit de l’entretenir. On peut le modifier certes, mais toujours sous le regard de la société : copropriété, voisinage, mairie, préfecture, … Ce qui fait que le propriétaire devient une sorte de locataire de son logement, payant son « loyer » une fois pour toute au début de l’occupation du lieu. Une forte caution finalement. Somme qu’il récupère à la revente certes mais sans les intérêts de l’emprunt immobilier et sans ceux que cette somme placée aurait rapporté et peut-être sans la baisse du marché, si c’est le cas.

De même, on ne peut admettre qu’il y ait un droit régalien de propriété d’une grande entreprise. Comme détenir une terre immense doit être regardé de près par la collectivité, par ceux qui y vivent, habitent et travaillent, une grande entreprise doit l’être aussi, proportionnellement à la taille. C’est la collectivité qui doit être chargée de la sauvegarde du bien en cas de défaillance des propriétaires. À cette condition, ils peuvent en recevoir la gestion, peut-être des revenus, une part des profits, des loyers et fermages, etc… Mais on pourrait rendre équitables les conseils d’administration avec élection des directions, suffrages des salariés compris.

On peut étendre cette notion aux biens immatériels : à la propriété de l’argent, la fortune. Oui, aujourd’hui, au-dessus de 1 milliard, nous sommes en droit de demander : de quel droit possédez-vous tant ? Posséder plus de mille millions d’euros, mille fois ce qu’un ménage moyen peut espérer gagner dans une vie assez confortable, c’est forcément accaparer les biens d’autrui. Ce n’est pas une question de morale, mais de justice. Il y faut un droit de regard. J’ignore à partir de quel seuil un bien devient donc quasiment collectif, mais je sais qu’il y a un seuil.

Peut-être faut-il une loi Vivien (1971-lutte contre l’insalubrité des biens immobiliers) étendue, qui fait se substituer la collectivité, État, régions, communes, au propriétaire immobilier, d’entreprise ou de fortune défaillant, en cas de malheur, pour le bien de cette collectivité. Et avoir recours à des lois anti-trust (USA) ou la loi contre la concentration de la presse en France. « Si nous refusons qu'un roi gouverne notre pays, nous ne pouvons accepter qu'un roi gouverne notre production, nos transports ou la vente de nos produits » (John Shermann, rapporteur de la loi anti-trust).

On voit que la démocratie économique garantie contre le capitalisme accaparateur, en perpétuelle construction de petits empires (avec son but : gagner des parts de marchés).

L’autre grand principe d’un système autre que le système capitaliste est la régulation. Après le seuil, il faut une proportionnalité. Il faut une démocratie régulée (c’est un pléonasme). Régulée par des compensations qui n’interdisent pas des différences ou les initiatives mais les modèrent dans des limites de raison. Empêchons les fous mégalomaniaques de construire des empires infinis, néfastes à l’intérêt général.

Par le fisc, l’État peut prélever beaucoup (jusqu’à 90% pour les plus riches au USA, à partir de 1933 pendant 30 ans selon Thomas Piketty).
 
Les fortunes partiront-elles à l’étranger ? Non. D’abord, aux USA, à partir de 1933, tout le monde ne s’est pas sauvé en courant. Et il suffit de prélever l’impôt sur les bénéfices réalisés dans le pays, sans se soucier de l’adresse du bénéficiaire, etc. Bref, le législateur est assez compétent pour régler cette complexité qui ne date pas d’hier. Nous perdrons peut-être 2, mais gagnerons 8 à terme.  

Réguler bien sûr pour que les employeurs aient plutôt intérêt d’employer deux personnes plutôt qu’une seule. D’embaucher plutôt que de licencier. Cela encore par l’impôt, les charges, les aides, par un ratio acceptable chiffre d’affaire / bénéfice / nombre de personnes employées.

En cas de crise du logement (social), la régulation doit s’appliquer, à défaut de construire rapidement, par la réquisition des logements vides depuis plus de deux ans. Ce qui s’est fait après la guerre.

Réguler par une croissance écologique durable. Par le retour progressif de 10% de PIB vers le salariat plutôt que l’actionnariat. Et en finir avec ces sornettes que tout le monde aspire à devenir capitaliste avec des Plans d’Epargne en Action et des accessions sociales à la propriété.

On peut continuer  à énumérer la régulation dans chaque domaine… En conclusion, il faut qu’à chaque dérive, la volonté publique compense et rééquilibre.

« La mondialisation ? On va nous faire le coup combien de temps ? »
Enfin disons un mot de la mondialisation, l’alibi suprême du dumping social. On va nous faire le coup combien de temps ? La droite ayant réponse à tout, nous impose comme inéluctable un libre échange carnassier et destructeur de notre économie. Personne n’a bronché face à ce discours à berner les innocents pendant trente ans (Minc, Chirac, Balladur…) Les échanges marchands doivent être régulés (montants compensatoires, P. Larrouturou) avec aussi un peu de protectionnisme aux frontières de l’Europe (E. Todd). Régulés par des ajustements des monnaies, réévaluation du Yuan, dévaluation de l’Euro. Un euro fort n’est valable que pour ceux qui en ont.

Il y quelque chose qui cloche dans tout cela.
 
Si l’on ouvre les yeux, toutes ces mesures existent déjà, plus ou moins. Il suffirait souvent d’appliquer les textes, la loi, de remettre en marche ce qui doit l’être, au lieu de laisser continuer notre voyoucratie capitaliste. Tout ceci n’est donc qu’une question de volonté, de politique.

Notre société traverse une crise conjoncturelle parce que le capitalisme est en crise structurelle. Que la politique, la manière de gouverner, peut résoudre. Pour changer le système capitaliste qui n’est qu’une partie de la société, il faut donc changer les politiques qui sont au pouvoir.

Voilà. Donc, si vous pensez encore que la crise n’est pas structurelle, alors il faut garder les politiques au pouvoir (Ah, malheur !). Ne parlons pas du dernier terme à la mode venant de la droite : la refondation du capitalisme. Qui ne sera jamais que le repeindre en beige. À d’autres !

Nous avons un choix à faire à chaque instant : soit la politique de manger le plus faible jusqu’à ce que l’on soit mangé soi-même (le capitalisme). Ou la politique de régulation, de répartir, redistribuer pour que nous subsistions (la démocratie régulée). Et de prendre une assurance pour cela. La plupart des gens en France et ailleurs , admettent cela. Il faut donc le mettre en œuvre.

A lire sur mon bloc « les chroniques de l’anti-actualité »



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