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Turquie/Arménie: pendant les lois mémorielles, le conflit du Haut-Karabakh continue

Mercredi 25 Janvier 2012 à 12:01 | Lu 8783 fois I 23 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Le Sénat français a voté la proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien, suscitant un profond courroux de la Turquie. Pour les défenseurs des lois mémorielles, la victoire est « historique ». Ils en oublieraient presque les enjeux du présent, notamment le conflit du Haut-Karabakh l’autre litige entre la Turquie et l’Arménie. Face à un regain de tensions préoccupant, certains sénateurs français redoutent que la France ne perde de son influence dans les négociations de paix.


Turquie/Arménie: pendant les lois mémorielles, le conflit du Haut-Karabakh continue
Après le génocide arménien, c’est l’autre « litige » qui oppose la Turquie et l’Arménie. Parfois qualifié de « grenade dégoupillée aux portes de l’Europe », il fait partie des conflits méconnus et gelés. Conquise par les Russes sur la Perse en 1805, l’enclave ethnique du Haut-Karabakh est située entre les montagnes du Caucase et de l’Iran. En 1921, elle est attribuée à l’Azerbaïdjan dans le cadre des compromis russo-turcs par le commissaire aux nationalités de l’URSS. Un certain Staline.

Quatre mille quatre cents kilomètres carrés, un territoire minuscule peuplé en majorité d’arméniens, que se disputent arméniens et azerbaïdjanais depuis 1988. Sans richesses particulières, la région se trouve au carrefour des principales routes du gaz et du pétrole vers l’Europe. Mais les arméniens, comme les azéris, le considèrent comme le berceau de leur peuple. Certains chercheurs considèrent même que le délitement de l’URSS a commencé au Haut-Karabakh par les revendications identitaires des arméniens du Karabakh qui donneront des idées aux autres minorités.

Le conflit a fait plus de 20 000 victimes, Amnesty International y a recensé des massacres dans des villages, 400 000 réfugiés arméniens d'Azerbaïdjan et 800 000 réfugiés azéris d'Arménie et du Karabagh. Malgré un cessez le feu signé en 1994, des incidents armés ont lieu régulièrement.  L’état de guerre froide demeure. En 2010, 25 soldats ont perdu la vie sur la ligne de front et beaucoup redoutent d’entendre à nouveau, un jour, le son des canons. 
En octobre 2011, le Georgia Times faisait état d’une guerre des snipers de part et d’autre de la frontière et de la construction de murs par les autorités azéries pour « protéger les civils des tireurs arméniens ».

Paix possible ou guerre probable ?

Pourtant, le 23 janvier dernier, la Russie est revenue au centre des débats pour jouer les médiateurs : « Les participants à la rencontre se sont déclarés prêts à accélérer la conception de principes généraux qui serviraient de base à un accord de paix contraignant », a souligné le chef de la diplomatie russe. Des promesses maintes fois entendues. Difficiles à tenir sur le terrain tant le malaise est profond.

Directeur du département Caucase à l’International Crisis Group, Lawrence Sheets se montre beaucoup plus sceptique : « Ces rencontres ont lieu régulièrement depuis 2005. Le résultat de celles-ci est mineur. Il n’y a pas eu de résultats nouveaux en ce qui concerne le retrait des snipers de la ligne de contact et l’élaboration d’un mécanisme de prévention de la violation du cessez-le-feu ». Des propos qui cautionnent la thèse qui veut que les russes se satisfont parfaitement d’une forme d’instabilité « contrôlée » dans la région.

Sur le terrain, les tensions se multiplient. Erevan accuse Bakou d'utiliser les revenus du pétrole pour renforcer son potentiel militaire et déclencher une nouvelle guerre. De leur côté, les arméniens grappillent peu à peu des parcelles de territoires : 9000 km2 supplémentaires depuis 1994.

« Au fil des négociations, les Arméniens exigent de Bakou des garanties de sécurité en réponse au moindre signe d’ouverture de leur part. Les Azerbaïdjanais font pression sur la troïka en menaçant de recourir à l’option militaire pour un déblocage sans condition. Diplomates, politiques, experts et observateurs multiplient les approches nouvelles concernant ces espaces fantômes aux marches de l’Europe. Si aujourd’hui aucun protagoniste n’a intérêt à rouvrir les hostilités dans le Haut-Karabakh, aucun ne parle sincèrement de paix tout au long des 700 kilomètres de la ligne de front et que les échanges de tirs sont quotidiens » résume Gaïdz Minassian, maître de conférences à Sciences-Po, dans le dernier numéro de la revue Questions Internationales dans un article intitulé Haut Karabakh, paix possible ou guerre probable, qui démontre toute la complexité du conflit.

Ecrire l'histoire officielle pour mieux sacrifier le présent

Turquie/Arménie: pendant les lois mémorielles, le conflit du Haut-Karabakh continue
Sans compter les échéances électorales en Russie, Etats-Unis, France (NDLR: le groupe de Minsk: groupe créé par l'OSCE coprésidé par les États-Unis, la France et la Russie en vue de favoriser une solution pacifique sur le Haut-Karabagh) mais aussi en Arménie et Azerbaïdjan où aucun candidat ne signera un accord de paix avant une élection. « La paix régionale oscille donc entre attentisme diplomatique et politique, d’un côté, et montée des tentions de l’autre » conclut le chercheur. Et notamment compte tenu du rôle éminent joué par la Turquie.

Outre ses composantes, ethniques, historiques, et géostratégiques, avec le génocide arménien, le conflit du Haut-Karabakh est l’autre « contentieux» entre la Turquie et l’Arménie. Les sénateurs français ne s’y sont pas trompés. Certains en commission n’hésitant pas à poser la question de savoir si le vote d’une loi mémorielle ne contribuerait pas à envenimer une situation déjà instable.

Sénatrice, Nathalie Goulet, membre du groupe RDSE a mis les pieds dans le plat : « Ma position n’est pas dictée par la crainte de représailles économiques. Les victimes méritent mieux qu’être un enjeu électoraliste. Elles ont droit à une pleine reconnaissance qui ne soit pas dictée par un pays tiers. Car c’est la Turquie d’aujourd’hui que l’on heurte, membre éminent de l’Otan, joker diplomatique au Proche-Orient et dans le golfe persique, tandis que l’Arménie occupe des territoires en Azerbaïdjan et s’est rendue coupable de massacres dans le Haut-Karabakh. Ne risquons-nous pas de perdre toute crédibilité au sein du groupe de Minsk ? ».

Le concours aux génocides est lancé !

Que vient faire la Turquie dans un conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ? La Turquie  qui abrite des azéris considère que l’Azerbaïdjan doit faire partie de sa zone d’influence et  accorde une grande importance aux événements du Caucase et en particulier au conflit du Haut-Karabakh.

La société azérie a été fortement marquée par la guerre avec l'Arménie et accuse l’Arménie d’occulter le génocide dont elle se serait rendue coupable : « Dans le silence assourdissant des manifestations arméniennes, un génocide est bien souvent occulté. Le connaissez-vous seulement? Probablement non, puisque celui qui crie le plus fort ou bien celui qui détient le plus de bulletins de votes est souvent celui qui a raison aux yeux de nos représentants » écrivent les responsables de imprescriptible.us, un site qui milite pour la reconnaissance du génocide azéri que les arméniens appellent les « Turcs » en raison de leur proximité ethnique. 

Si la Turquie n'a jamais envoyé de troupes en Azerbaïdjan, elle a fourni une aide militaire importante, ainsi que des conseillers.

Attendue depuis deux ans, la réouverture de relations diplomatiques entre Ankara et Erevan n’est plus à l’ordre du jour et « le concours aux génocides » tant redouté par Alain Juppé est déjà bien lancé. En décembre 2011 le Sénat du Mexique reconnaissait comme un génocide le massacre du village de Khodjali perpétré en 1992 par les Arméniens contre les Azerbaïdjanais. A chacun son génocide ?  









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