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Tribalat: «Le débat sur l'immigration est outrancièrement monolithique»

Mardi 23 Mars 2010 à 14:01 | Lu 8811 fois I 45 commentaire(s)

Michèle tribalat - Démographe

La démographe Michèle Tribalat, directrice de recherche à l'INED, qui publie un livre sur l'immigration, répond à l'article de Philippe Petit, «C'est quoi un sujet tabou?». Pour elle, le débat sur l'immigration n'est pas «tabou», il est simplement univoque. Ce qui n'est guère mieux.


Je dois dire que je ne reconnais guère mon livre dans le projet que me prête Philippe Petit. Je veux bien qu’il s’en serve que comme point de départ pour une réflexion philosophique, mais il ne faut pas pousser le bouchon trop loin.

Mon texte n’utilise jamais l’expression « idée reçue ». Cette expression a le don de m’exaspérer car souvent, les idées reçues sont les celles des autres. Personne n’y échappe car personne n’a les moyens de vérifier par lui-même tous les éléments qui structurent son opinion.

Le seul usage que je fais du mot « tabou » est celui cité, c’est-à-dire pour ironiser sur son emploi. Aujourd’hui, lorsqu’on dit briser un tabou, on énonce souvent une banalité et c’est généralement pour donner une information qui va à l’encontre de l’idée que l’on se fait des opinions privées des Français.
L’immigration n’est pas un sujet tabou puisqu’il ne se passe pas un jour sans que l’on en parle dans les médias. Il est simplement traité d’une manière particulière en privilégiant la fonction éducative de la population afin que ses mauvais sentiments, que l’on suppose latents, ne (re)fassent pas surface, ce qui amène à une désaffection pour l’observation des faits. La réalité n’a alors pas beaucoup d’importance. C’est cette tendance qui me paraît dangereuse.

Dans mon livre, je me suis simplement demandée si les arguments principaux (vieillissement, finances publiques et contribution économique), évoqués pour convaincre l’opinion publique que l’immigration était forcément bénéfique, tenaient la route. Qu’en est-il ? Que sait-on au juste ? Force est de constater que la France ne brille pas par ses apports scientifiques à la connaissance des effets économiques de l’immigration par exemple, l’essentiel du savoir s’étant constitué à l’étranger.

Le débat sur l’immigration n’est pas interdit, il est simplement outrancièrement monolithique. Il m’a semblé faire œuvre utile en  montrant qu’un point de vue plus pessimiste ou plus circonspect sur l’immigration ne manquait pas d’arguments. Qu’est-ce qu’un débat démocratique dans lequel un seul point de vue est légitime ?
Nulle part je ne confonds faits et valeurs. Je trouve donc limite que mon livre soit le point de départ d’une réflexion censée illustrer un débat sur l’opposition entre faits et valeurs.
J’ai simplement la naïveté de croire que les faits doivent être mesurés du mieux que l’on peut. J’ai la faiblesse de penser que, pour ce faire, il est utile de mettre en œuvre les outils adéquats, que ces faits doivent être présentés à l’opinion publique avec la plus grande honnêteté, sans ruser ni parier forcément sur ses mauvais instincts.

Philippe Petit fait un pas de plus lorsqu’il transpose cette réflexion à l’action politique. Je n’ai jamais pensé, et je l’ai écrit, qu’une analyse rigoureuse et honnête des faits était prescriptive d’une politique particulière. Elle en est simplement le préalable pour que les décisions qui sont prises le soient  en connaissance de cause. Les hommes politiques ne sont pas pour autant légitimes lorsqu’ils se prévalent d’arguments factuels qui sont faux. L’enfumage de l’opinion publique ne me paraît pas une stratégie politique très honorable. Cela vaut aussi pour les médias. La diffusion de la connaissance repose sur la confiance. Comme nous ne pouvons pas refaire toutes les études et expérimentations qui conduisent à un résultat, nous sommes en droit d’attendre que les études soient honnêtes et que les médias nous informent correctement, afin que nous nous formions une opinion nous-mêmes. Sans cette confiance, toute nouvelle est sujette à caution. En voulant former l’opinion publique à penser bien il est à craindre que l’on contribue à accroître la défiance qui, pour une société, est un poison.








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