Marianne2 2012

Travailler 2 fois plus pour fumer autant

Mercredi 10 Novembre 2010 à 05:01 | Lu 9754 fois I 111 commentaire(s)

Emmanuel Lévy - Marianne

Le paquet de cigarettes à 5,90 euros : en 20 ans, le prix des blondes a été multiplié par 4. Un smicard devait travailler 22 minutes pour se payer un paquet. Il lui en faut désormais 49. Fumeurs, consommateurs de mazout, les ouvriers et employés périurbains sont les principaux perdants de ces deux dernières décennies.


Sur le papier, ce n’est rien ou presque. Les chiffres semblent insignifiants. L’augmentation qui a pris effet hier n’est finalement que de 30 centimes, 6% d’augmentation qui place le paquet de cigarettes à 5,90 €. Après tout, ce n’est pas cher pour développer un cancer, et la santé n’a pas de prix. Autre chiffre qui relativise cette hausse: 1,8%, le poids du tabac dans la consommation des ménages, selon l’Insee. Bref, une broutille. Alors pourquoi, une telle colère ? Et, pourquoi, l’énoncé de ces chiffres semblent si loin de la réalité sensible des Français. Début de réponse…
 

Travailler 2 fois plus pour fumer autant
« La consommation de tabac ne pèse que 1,8% des dépenses des ménages. Cela peut paraître faible, mais on prend en compte la totalité des dépenses des ménages. Et en moyenne on trouve bien 1,8% », confirme Jean-Louis Lhéritier, chef du département des prix à la consommation des ressources et des conditions de vie des ménages de l'Insee. Et de fait les Français ont consommé près de 55 milliards de cigarettes pour un montant de 14 milliards d'euros en 2009 (2,745 milliards de paquets), en hausse de 2,6%. Avec les paquets de tabac à rouler, les cigares, il y en avait pour 16,8 milliards : 932 milliards de dépenses de consommation divisés par 16,8 milliards et voilà nos 1,8%.

Sauf que les moyennes, c’est comme Mamouth avec les prix, ca écrase tout.
Regardons d’abord les chiffres de l’Insee. L’institut de la statistique publie plusieurs « paniers de la ménagère », selon que le compagnon de la dame soit cadre ou ouvrier. Si en moyenne, le budget est de 1,8 %, il monte à 2,5 % pour une famille d’ouvriers ou employés urbains. Il descend à 1,3% en moyenne dans une famille de cadres. Ce rapport de 1 à 2 du poids relatif du budget cigarettes dans le budget total d’un ménage ouvrier par rapport à celui de son homologue cadre, s’explique évidemment par le revenu plus important de ce dernier. Mais pas uniquement. Les ouvriers fument plus que les cadres. En clair, les pauvres s’usent la santé, et plus encore les chômeurs (la moitié d’entre eux fument) quand les riches l’économisent.

Alors que le Secours catholique publie aujourd’hui, mardi 9 novembre, une étude faisant ressortir une poussée du nombre de travailleurs pauvres, un jour après la hausse du prix des cigarettes, Marianne a voulu savoir si l’on pouvait corréler les deux informations. Marianne a donc calculé le temps de travail qu’un salarié au Smic devrait fournir pour se livrer à sa fumeuse passion. En 20 ans, et plusieurs loi Evin plus tard, un ouvrier au Smic doit travailler 2,2 fois plus pour se payer un clope. En effet alors que le prix du tabac quadruplait, le Smic ne progressait lui que de 90%.
On passe donc de presque 1 minute de travail pour une cigarette à 2 minutes 20 secondes…

L'évolution des prix pour une famille type selon l'Insee (première colonne et courbe bleu foncé), versus celle pour un Smicard suburbain habitant à 30 km de son travail (deuxiéme colonne et courbe bleu clair).
L'évolution des prix pour une famille type selon l'Insee (première colonne et courbe bleu foncé), versus celle pour un Smicard suburbain habitant à 30 km de son travail (deuxiéme colonne et courbe bleu clair).
Mais le rapport du Secours catholique insiste sur un point central : la hausse des dépenses contraintes. Marianne a essayé de reconstruire l’évolution du budget d’un smicard, célibataire fumeur habitant en zone suburbaine, et se déplaçant en voiture pour faire les 30 km qui le séparent de son travail.
Le simulateur gracieusement fourni par l’Insee, permet d’observer un résultat sans équivoque.
En 10 ans, son panier de biens s’est surenchéri de 40 % (si l’on y inclut la hausse du tabac de 6% qui n’est pas prise en compte dans notre graphique), quand celui du ménage moyen référent n’a pris que 21 %. Résultat, notre smicard supporte une inflation de 2,7 % annuelle contre 1,7 % en moyenne. 

Une chose intrigue cependant: dans son indice des prix, l’Insee prend en compte une baisse régulière du poids de la consommation de tabac tant dans le budget des ménages moyens que pour celui des ménages ouvriers/employés. Et ce malgré la hausse des prix du tabac et la fin de la baisse de la consommation, laquelle est repartie de plus belle depuis 2005.
On a vu que la hausse des prix était fulgurante. Quant à la part des fumeurs réguliers (15,1 cigarettes en moyenne par jour), elle a progressé de 2 points passant de  26,9% à 28,7 %, selon les chiffres de l’Inpes. Comment dans ces conditions, l’Insee peut-elle considérer que le budget tabac d’un ménage ouvrier moyen qui était de 3,3 % de son panier en 1998, n’était plus que de 2,73% en 2005, pour tomber à 2,5% en 2010? Pour le ménage moyen, les chiffres sont respectivement de 1,98% en 1998, 1,92% en 2005 et 1,5 % aujourd’hui…
A cette question, l’Insee a simplement répondu : « C’est intriguant, mais ce n’est que le résultat de notre enquête réalisée sur 10 000 ménages qui fournissent le détails de leurs dépenses sur une semaine ».
Est-ce la mauvaise conscience du fumeur qui s'exprime en sous estimant la réalité de leur consommation de tabac,e t les risques qui vont avec ? A moins que l'envolée des prix n'ait conduit une part toujours plus grande des fumeurs et notamment des moins fortunés d'entre eux à chercher à se procurer leurs paquets via les nombreux circuits parallèles pour ne pas dire de contre-bande qui ont émergé. Cette dernière hypothèse aurait le mérite de réconcilier la hausse sensible du nombre de fumeurs avec celle plus légère des volumes observés sur le marché du tabac.








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