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Tout acte d'amour s'accomplit par-delà le bien et le malDaniel Salvatore-Schiffer - Tribune | Vendredi 9 Octobre 2009 à 10:41 | Lu 10199 fois
Alors que le bouillonnement médiatique s'apaise après la prise de parole publique de Frédéric Mitterrand, Daniel Salvatore-Schiffer revient sur l'homme et son oeuvre et dresse un portrait du ministre en artiste tragique.
Frédéric Mitterrand, actuel Ministre français de la Culture, pouvait-il imaginer qu’en défendant Roman Polanski au lendemain de son arrestation, cette affaire de mœurs dans laquelle ce cinéaste de génie était impliqué allait aussitôt se retourner, par un indu transfert de culpabilité présumée, contre lui ?
Car c’est bien ce qu’il sera désormais convenu d’appeler l’ « affaire Mitterrand », plutôt que l’ « affaire Polanski », qui, après l’indigne charge de Marine Le Pen, pilier du Front National, et les tout aussi honteuses insinuations du Parti Socialiste, agite aujourd’hui, par un étrange glissement de « faute » sur la personne, le monde politique français. L’acte d’accusation dressé, à présent, contre Frédéric Mitterrand ? Un extrait, sorti de son contexte narratif, de son très beau livre, « La Mauvaise Vie », où il relate, d’une écriture où l’émotion de la confession n’a d’égale que la sincérité de son ton, les relations sexuelles, tarifées la plupart du temps, qu’il a naguère eues, en Thaïlande, avec de jeunes hommes. Et la polémique, alors, de faire rage, moyennant les plus injustes et odieux des amalgames : Mitterrand, Ministre d’Etat sous le règne de Sarkozy, serait, non pas seulement un homosexuel ayant eu jadis recours à la prostitution masculine, mais, ni plus ni moins, un pédophile ! J’ai lu attentivement, en tant que philosophe aussi bien que critique littéraire, les passages incriminés. Comme j’ai écouté, non moins scrupuleusement, ce jeudi 8 octobre, lors du journal télévisé de TF1, l’intervention, émouvante à plus d’un titre et surtout très convaincante tant sur le plan moral qu’humain, par laquelle Frédéric Mitterrand entendait ainsi répondre, face au jugement de l’opinion publique, aux griefs qui lui étaient aussi brutalement jetés, depuis quelques jours, à la figure. Eh bien, je n’y ai trouvé, pour ma part, rien à redire, tant son plaidoyer, à l’instar de son livre, lui fit, en la circonstance, honneur. Une vérité intime et touchante
Car c’est du tréfonds de l’âme, de ses passions les plus troubles comme de ses désirs les plus sublimes, de son enfer le plus secret comme de ses idéaux les plus nobles, dont il a en fait magistralement parlé, via l’analyse de sa « Mauvaise Vie », là . Il l’a dit et redit, du reste: on ne fait pas de bonne littérature, si tant est que celle-ci doive refléter la complexité tout autant que la réalité de la nature humaine, avec de bons sentiments. Preuve en sont, à titres d’exemples, les grandes tragédies grecques comme l’existence même de la plupart des grands écrivains, de François Villon à Jean Genet, en passant par Shakespeare, Dostoïevski, Verlaine, Rimbaud ou Baudelaire.
Baudelaire, « poète maudit », justement : n’est-ce pas lui qui écrivait, en son « Cœur mis à nu », texte aussi poignant que méconnu, qu’ « il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre » ? C’est de cette définition anthropologique par où l’ange côtoie le démon, principe certes contradictoire mais néanmoins à l’œuvre en toute psychologie, dont nous entretient Frédéric Mitterrand, à l’instar de Charles Baudelaire, en cette « Mauvaise Vie » qu’il n’aura par ailleurs eu de cesse, depuis qu’il s’efforça de nous la raconter avec tant d’humble vérité, de sublimer, comme il l’avoua sur le plateau du 20 heures de TF1, sinon de transcender. Autant dire, comme le pensait Oscar Wilde dans la préface de son très esthétique Portrait de Dorian Gray, qu’ « il n’existe pas de livre moral ou de livre immoral ». Car l’art n’a pas nécessairement de comptes à rendre, même s’il la respecte certes, à l’éthique. Nietzsche lui-même n’avait-il pas d’ailleurs affirmé, en un de ses aphorismes les plus célèbres, que « tout ce qui se fait par amour s’accomplit par-delà bien et mal » ? Et le Christ en personne de clamer haut et fort, se référant là à la femme adultère tout en défiant ses contemporains, « que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ». Aussi la France, pour en revenir à Frédéric Mitterrand, devrait-elle s’enorgueillir, plutôt que de le vouer aux gémonies, pareil Ministre de la Culture : un ministre de la République dont le courage, en plus du talent, alla jusqu’à défendre publiquement, au risque d’y perdre ainsi une partie de sa réputation, à l’hypocrite et malicieux regard des tartuffes de tous ordres, le grand Roman Polanski précisément !
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