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Tous people ou la dernière farce de la société du spectacle

Sylvain Lapoix | Lundi 12 Mai 2008 à 08:18 | Lu 9299 fois

Dans La société des people (le 28 mai chez Michalon), Hugues Royer, directeur d'édition de Voici, se penche sur ces inconnus qui, en devenant célèbres, cassent l'échelle des valeurs et instaurent un curieux «droit à la notoriété» illusoire qui ne fait que renforcer la fracture sociale.



Tous people ou la dernière farce de la société du spectacle
Qui de Louis XIV, Robert Mitchum, Christophe Dechavanne ou Steevie est le plus populaire ? Ne répondez pas trop vite, vous seriez surpris. Dix ans au coeur du magazine Voici ont bien fait comprendre à Hugues Royer que la question des people ne pouvait plus être traitée à la légère. Dans son dernier ouvrage, La société des people (à paraître le 28 mai chez Michalon), cet ancien prof de philosophie érige en sujet d'analyse une figure qui incarne à elle seule le paroxysme du culte de l'image : le people.

Le people : ready made télévisuel
Créé de toute pièce par les programmes de télé-réalité, le people constitue une sorte de paroxysme de cette société du spectacle que Guy Debord théorisait en 1967. Inconnu, sans talent particulier, le people n'émerge de la foule que par son image répercutée sur les écrans : il n'est célèbre que d'être regardé par des millions de téléspectateurs admiratifs de la notoriété qu'ils lui fabriquent. A la manière des objets manufacturés que l'artiste Marcel Duchamp transformait en oeuvres d'art par leur simple exposition, le people est un « ready made » télévisuel.



Une inconnue devenue célèbre malgré un physique en dehors des canons contemporains chante en duo en prime time avec une autre people promue par la même émission de télé réalité

« En laissant entrevoir une sorte de « droit à la notoriété », qui signifierait une démocratisation de la célébrité, la peoplisation de la société est perçue comme un signe de modernité alors qu'elle ne fait qu'entretenir une illusion sociale », explique l'auteur. Se greffant sur le concept chiraquien de la « fracture sociale », ce nouveau canal est perçu comme un pont entre les marges et l'élite, entretenu par les slogans populistes des gens de téléréalité qui vivent de ce fantasme. C'est le règne du «Pourquoi pas moi ?»

Paris Hilton, parangon du nouvel ordre social
Au travers des émissions comme Loft story, la notoriété devient sans condition, sans préalable : inutile d'être talentueux, intelligent, riche ou membre de réseau influent, il suffit de vivre. Un « être célèbre » porté à son paroxysme par le « scandaleuse » Paris Hilton qui, en faisant le plein d'essence, cassant un talon ou achetant de nouvelles lunettes, magnétise toute la presse people.


Une panne d'essence de Paris Hilton ? Elle demande aux paparazzis de remplir son réservoir. Une véritable synthèse de la société des people !

Dès lors, la célébrité devient une fin en soi, un nouvel idéal social promu par la société consumériste comme accessible à tous, suivant toutes les déclinaisons inventées par le Hollandais De Mol, créateur de Big Brother. Mais le hic est de taille : dans ce système, aucune différence entre privé et public, intime et télévisé. Un jeu auquel s'est adonné Nicolas Sarkozy, élargissant la sphère du people mais dont il paie le prix par une chute de popularité vertigineuse.

Les peoples sont-ils des assistantes sociales ?
Dans son ouvrage, Hugues Royer s'inquiète néanmoins de ce mouvement d'uniformisation qu'Alain Finkielkraut dénonçait déjà dans La défaite de la pensée : aux yeux du public, une reprise d'une chanson de Francis Lalanne par les étudiants de la Star Academy vaut un concerto de Schubert et une cuite d'Amy Winehouse un poème d'Aragon. Les critères de jugement semblent faussés au point que se développent les « mini peoples » qui développent une notoriété vide de légitimité dans des micro réseaux, notamment sur Internet : Myspace, Facebook, etc.

L'auteur se veut rassurant : « nous nous adapterons : à terme, le tous people videra de son sens le simple fait d'être célèbre. » Se penchant sur son métier, il perçoit même une qualité cathartique à ces célébrités si communes et proches des gens : « je suis sincèrement persuadé que, en observant la vie d'amour, de réussite, d'échec et de rupture de ces personnes, les gens normaux comprennent un peu mieux leur propre vie, qu'ils perçoivent comme très complexe », développe-t-il. Retour à La société du spectacle : éblouissant, scandaleux et célèbre, les peoples sont le négatif photographique des milliers d'anonymes qui les regardent et les comprennent plus facilement qu'ils ne réussissent à le faire avec les êtres qui sont les plus proches d'eux. Ils réinjectent un peu d'être dans le paraître en attendant de pouvoir se passer de l'image sublimée de l'autre pour vaincre sa propre transparence sociale.

EXTRAIT

Chapître 2 LA CONFUSION DES GENRES
Autrefois, les rares individus qui accédaient à la notoriété bâtissaient leur réputation sur des actes ayant marqué les esprits. Christophe Colomb découvre l’Amérique, Henri IV promulgue l’édit de Nantes, Napoléon fixe les règles du droit moderne, Einstein élabore la théorie de la relativité. Grâce à l’invention de l’imprimerie, cette notoriété a pu gagner de nouveaux territoires en dépassant le cadre de la transmission orale : le bouche à oreille a été relayé à une échelle plus vaste. Ensuite, grâce au cinéma, on a vu émerger les stars qui mimaient les exploits de ces héros de légende. Ainsi, John Wayne n’a jamais accompli d’acte mémorable susceptible de le faire entrer adans l’Histoire ; il n’a fait que jouer les cow-boys valeureux. L’apparition de la télévision a encore changé la donne : elle a permis à des animateurs, en tous points semblables aux téléspectateurs, de devenir des vedettes. Depuis la fin des années 1990, nous assistons à un quatrième phénomène : ce sont les téléspectateurs eux-mêmes qui, en entrant dans la petite lucarne, accèdent au rang de people.
À chaque étape, on observe une déperdition par rapport à l’exploit originel : chaque nouveau genre est un avatar issu du précédent, une pâle copie.

Ainsi, la star est un avatar de la légende (qu’elle incarne avec plus ou moins de talent), la vedette un avatar de la star (c’est la première qui valorise la seconde lors des talk-shows), et le people un avatar de la vedette (les héros de la téléréalité ont une espérance de vie plus brève que les animateurs des émissions qui les voient naître).

Si cette typologie a le mérite de clarifier la situation, proposant un outil qui permet à chacun de classer aisément l’ensemble des personnes médiatisées, elle reste un modèle théorique, aujourd’hui mis à mal par une lame de fond qui tend à gommer toute hiérarchie entre les célébrités. De fait, il arrive qu’un animateur soit plus connu que l’actrice qu’il reçoit dans son émission ou encore qu’un people issu de la téléréalité ravisse la une d’un magazine au présentateur vedette du 20 heures. En d’autres termes, stars, vedettes et people sont de plus en plus logés à la même enseigne. De surcroît, victimes d’un nivellement par le bas, tous s’apparentent désormais à des people.

Sur ce point, l’exemple d’Isabelle Adjani est particulièrement significatif. Star étiquetée comme telle du cinéma français depuis trente ans, spécialiste des héroïnes passionnées, de Marguerite de Valois à Camille Claudel, en passant par Adèle Hugo, l’actrice n’a pas hésité à se muer en authentique people durant l’été 2004 : alors qu’elle avait fait de son absence sur la scène médiatique une éthique, elle a soudain pris le contre-pied total en se répandant dans la presse. Convaincue que son compagnon, Jean-Michel Jarre, la trompe avec la comédienne Anne Parillaud (ses limiers auraient surpris le couple illégitime dans un hôtel), elle contacte le directeur de Paris Match. Le 24 juin, en couverture du magazine, elle annonce qu’elle quitte le musicien : «J’y ai cru et il m’a trompée.» Depuis Londres, où il travaille, Jean-Michel Jarre apprend donc la rupture en même temps que les lecteurs de Match. Mais l’ouragan Adjani n’en est qu’à son commencement : l’actrice multiplie les rencontres avec les directeurs de presse, accorde deux autres interviews-fleuves sur le sujet, l’une à Elle, l’autre à l’Express. Au total, elle fera la couverture d’une dizaine de magazines – dont trois pour le seul VSD.

À la faveur de cet accroc dans sa vie privée, Adjani a donc consenti à descendre de son piédestal pour disserter sur l’infidélité en général, truffant son propos d’anecdotes personnelles, comme l’aurait fait n’importe quel témoin anonyme d’une émission de Jean-Luc Delarue. Besoin soudain de reprendre son image en main, pour ne pas être considérée comme une victime par le public, après le souvenir amer de sa rupture avec l’acteur Daniel Day-Lewis, six ans auparavant ? Quoi qu’il en soit, cet été-là, Isabelle Adjani est apparue comme une femme résolument moderne, comme si elle avait compris que le star-système était mort et qu’à force d’être absente, elle risquait, davantage encore que de désacraliser le mystère dont elle s’entoure, de sombrer dans l’oubli. i[«Je ne me réveille pas le matin en me disant : “Voilà, c’est moi la dernière star, c’est inouï le mystère que je dégage’’ [...] J’essaie de vivre ma vie et c’est tout.»]i Ultime pied-de-nez à son statut d’icône ? Force est de constater, en tout cas, la rapidité avec laquelle la star Adjani s’est muée en people. On le voit bien, il ne sert à rien de vouloir maintenir une hiérarchie entre les différents types de célébrités.

Mireille Dumas l’a bien compris. Dans «Vie privée, vie publique», son émission diffusée sur France 3 depuis 2000, alternent les confessions d’anonymes et celles de personnalités connues, dans une forme d’équivalence absolue. En choisissant le titre de ce talkshow aux allures de thérapie de groupe, l’animatrice a anticipé un mouvement de fond de la société française : l’abolition de la frontière entre ce qui relève de l’intime et ce qui peut être montré. En présence des caméras et face à une «accoucheuse» de talent, ce qui est privé devient aussitôt public. Cette perméabilité entre «vie privée» et «vie publique» est consubstantielle au people : c’est même dans cette zone incertaine, ce mélange des genres, qu’émerge le people en tant que tel. Ainsi Ségolène Royal fait-elle un pas décisif vers le statut de people lorsqu’elle convoque, en 1993, les caméras de télévision à la maternité où elle vient d’accoucher.


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