Marianne2 2012

Sur France Inter, la diversité écrase l'égalité

Mercredi 6 Janvier 2010 à 14:01 | Lu 19496 fois I 75 commentaire(s)

Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique... En savoir plus sur cet auteur

Ce matin sur France Inter, on a fait le procès des grandes écoles et, de facto, de l'élitisme républicain. Avec Richard Descoings en robe de procureur.


Sur France Inter, la diversité écrase l'égalité

Ce matin sur France Inter, il n'y avait pas débat mais procès. L'accusé ? Pierre Tapie, le patron de la Conférence des Grandes écoles, qui était au téléphone en direct et sans expérience ni avocat. Côté procureur, on avait Richard Descoings, patron de Sciences Po, vrai pro des médias, très bavard pour accuser ses confrères des autres grandes écoles mais beaucoup moins pour s'expliquer sur ses pratiques de directeur (c'est le seul établissement public à être dirigé en couple).
Bref, tout était en place pour un traquenard destiné à piéger Pierre Tapie, qui en devenait presque sympathique pour les auditeurs mal-pendants. Un bras de fer entre l'« affreux » - le défenseur conservateur de la caste  des grandes écoles - et le « gentil » - le héros de la lutte contre la discrimination sociale qui a intégré les « zyva » à Sciences Po (1). Un conte de fée qui, comme d'habitude, prend les auditeurs de gauche pour des enfants :



Nicolas Demorand nous avait habitués à des débats moins caricaturaux.  Au demeurant - sans jeu de mot - l'animateur de France Inter n'a repris aucune des vraies objections au système Descoings que ce dernier souhaiterait voir généralisé. Citons d'abord celles de Patrick Weil, sociologue et ancien prof à Sciences Po, qui était hier soir  l'invité du journal de France 3 : Sciences Po n'est ouvert qu'à 62 lycées, une misère par rapport aux 2700 établissements dont les élèves n'ont pas accès au système d'intégration différentié à Sciences Po. De plus, ce sociologue a étudié l'évolution du système aux Etats-Unis, où deux états importants - la Californie et le Texas - ont renoncé à l'« affirmative action » et décidé de réserver des places aux plus méritants des terminales de tous les lycées. Est-ce précisément au moment où beaucoup de partisans de la discrimination positive se convertissent au « méritocratisme » à la française que la France doit abandonner son système ?

Deuxième objection, il n'y a pas eu, contrairement à ce qu'a déclaré Richard Descoings sur France Inter, de baisse continue de la démocratisation, mais une progression jusque dans les années 1960, puis une baisse de l'accès des enfants des classes défavorisées dès lors que — énorme paradoxe — le système scolaire s'est démocratisé. Troisième remarque, nous ne disposons pas d'étude convaincante et fiable sur la pertinence du système Descoings. Nul ne sait, par exemple, si les étudiants diplômés de la filière ZEP trouvent autant de débouchés que leurs camarades de promotion.

Enfin, et surtout, dans une interview récente - que Marianne2 publiera ce week-end - la philosophe Elisabeth de Fontenay montre en quoi l'offensive actuelle contre les concours est dangereuse, car elle participe d'une remise en cause globale de toutes les institutions et les règles issues de la Résistance et de la Libération : « Si pour ne prendre que cet exemple, l'on continue à détruire les règles en quoi consistent, entre autres, les concours, nous reviendrons au système du piston, aux recommandations, aux pratiques occultes d'avant que ne soit créée, en 1945, l'Ecole nationale d'administration : pour entrer à la Cour des Comptes, au Conseil de l'Etat, à l'Inspection des Finances, il fallait en passer par des entretiens avec les hommes du sérail. Le résultat aura été la soumission massive des hauts fonctionnaires au régime de Vichy. Même si les exigences qui ont présidé à la fondation de cette école [à laquelle Sciences Po prépare, NDLR] sont quasi-oubliées, ce n'est pas un hasard si Nicolas Sarkozy supprime le concours de sortie de l'ENA, injuste certes comme tous les concours, mais reposant sur des règles strictes. La conséquence en est que tout va fonctionner de nouveau comme avant la guerre, que les postes seront distribués à la tête du candidat et que, de nouveau, les grandes dynasties de la bourgeoisie et de la haute fonction publique "placeront" leurs enfants en toute impunité. » (2)
Elisabeth de Fontenay voit juste : le sieur Baudot, ne vient-il pas d'être nommé au tour extérieur de la haute administrations culturelle sur recommandation de Carla Bruni ?

Certes, les nominations par le tour extérieur n'ont pas commencé avec Nicolas Sarkozy. Mais la délégitimation des concours, la promotion systématique par Valérie Pécresse de la dimension personnalité des candidats, de l'oralité dans l'accès à la formation, sous prétexte que l'entretien est aussi important que le diplôme dans le recrutement des entreprises, tout cela va dans le même sens. A présent que le collège unique et la massification de l'enseignement secondaire ont à moitié bousillé le système d'enseignement, on veut absolument généraliser la même dynamique dans les grandes écoles. Pour disposer, demain, d'élites incultes, dont l'actuel président et son porte parole Luc Chatel constituent d'excellents spécimens?
 
(1) Néanmoins, personne ne pourra accuser Nicolas Demorand de conflit d'intérêt : il vient d'arrêter, en juin dernier, les cours qu'il donnait à l'école de journalisme de Science Po...
2) Extraits de Regards sur la crise, par Antoine Mercier, Editions Hermann-France Culture.








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