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Steve Jobs, un génie de l'innovation mais un patron mondialisé

Jeudi 6 Octobre 2011 à 12:03 | Lu 10914 fois I 22 commentaire(s)

Hervé Nathan - Marianne

Steve Jobs est mort. Si nous devons à ce génie de l'informatique les gestes les plus quotidiens, l'effervescence médiatique qui accompagne sa disparition ne doit pas faire oublier ce qu'il fut aussi : un patron qui aura fait le bonheur de ses actionnaires en premier lieu.


Ce matin, impossible d’échapper à la mort de Steve Jobs, le créateur d’Apple. L’événement, le décès d’un homme de 56 ans (le bel âge…) par la faute d’un cancer du pancréas (c’est drôle, personne ne dénonce l’assassin !), est pourtant d’une grande banalité, puisque cette maladie figure parmi les premières causes de mortalité dans les pays développés.

Aucun journal radio ou télévisé, aucun blog spécialisé, aucun site de journal n’échappe donc à l’article « réglementaire » sur la vie, l’œuvre, le génie, la prescience, etc. de Steve Jobs ? Il faut le dire, depuis le temps qu’il avait avoué sa maladie devant ses troupes et ses actionnaires, les journalistes avaient eu le temps de remplir le « frigo », sauf Marianne, évidemment !

Nous ne présenterons donc pas un « portrait de Steve Jobs, l’homme qui a révolutionné l’informatique ». Cela n’empêche pas de se demander : « pourquoi ce type est-il important ? » 

Il y a une première réponse : nous vivons avec Steve Jobs, ou plutôt Apple. On ouvre son ordinateur, que ce soit un vulgaire PC où un superbe Mac couleur granit, le menu déroulant qui s’affiche, c’est Apple qui l’a mis en premier sur ses produits. Idem sur la souris qui permet de cliquer rapidement. Jobs, c’est ça : nous lui devons nos gestes les plus quotidiens.

Les plus anciens, ceux qui ont l’âge auquel Steve Jobs est décédé, par exemple, se souviennent de ce qu’a été l’apprentissage de l’informatique sur des PC, de marque IBM, la multinationale mondiale, équipés d’un moteur appelé MS-Dos, créé par une firme quasi inconnue nommée Microsoft. Non seulement son ergonomie était épouvantable et a dégoûté des bataillons de quadragénarires de l’informatique, mais le MS-Dos, imposé comme norme mondiale par le couple infernal et surdominant de l’époque IBM-Microsoft, était réputé chez les spécialistes pour être truffé d’erreurs et de bugs. En face, le petit McIntosh nous faisait rêver. C’était solide, facile d’utilisation, disons-le presque marrant, et un Mac, disait-on, « ça ne plante pas » !


Jobs n'est pas Einstein

C’est la deuxième réponse : Steve Jobs a réussi à imposer une marque de qualité, Apple, alors qu’il était le challenger, face à un mastodonte tendant au monopole. Apple est maintenant lui-même un mastodonte, et en passe d'occuper la même position dominante que Microsoft grâce à des systèmes fermés, ce que les militants d'une informatique libre lui reprochent à raison. Dans les années 80 beaucoup d’analystes prévoyaient la disparition de la marque à la pomme, très minoritaire sur le marché américain, le seul qui comptait à leurs yeux. Le Mac semblait n’avoir plus qu’un seul marché significatif, la France. Apple était une sorte d’exception française, à comme le succès des films de Woody Allen ! Peut-être faut-il chercher l’explication de cette popularité dans le fait que le Mac avait été adopté par les medias, et d’abord les journaux pour lequel les logiciels de publication assistée avaient été développés.

Cela fait-il de lui l’équivalent d’Einstein, comme on l’a entendu ce matin sur une radio dont on taira le nom par compassion ? Non. Einstein a mis en équation la relation entre la masse et la vitesse, sur un bout de papier. Et il a expliqué comment notre monde fonctionne. Jobs n’est pas non plus un inventeur de génie. La souris n’est pas son invention, mais celle de deux chercheurs, américain et suisse.


S’il faut chercher une analogie, qui sont toujours hasardeuses, le plus proche serait l’américain Thomas Edison, qui n’a pas beaucoup inventé lui-même (une forme améliorée du télégraphe). On lui attribue l’ampoule électrique, en fait il a amélioré un brevet existant. Mais Edison, avec ses produits, a fondé une grande firme, General Electric, qui est encore une de plus grandes entreprises mondiales, notée triple AAA, comme l’Allemagne, par les agences de notations.

Parti de presque rien (sauf quand même l’excellent bagage universitaire des universités de la côte ouest), Steve Jobs, comme Edison au XIXè siècle, est devenu un grand capitaine d’industrie, une catégorie d’homme à laquelle l’Amérique adore s’identifier. Jobs, c’est le rêve américain, génération des sixties.


Les travailleurs de Foxconn le saluent

Mais ce succès, Jobs l’a bâti à l’heure du triomphe de la mondialisation des années 80. La machine à succès profite à une poignée d’Américains concepteurs, designers, publicitaires, ingénieurs, etc., extrêmement bien rémunérés, qui conçoivent, dessinent, vendent, vantent, calculent les petites merveilles Iphone, Ipad, Ibook... Le reste, tout le reste, est produit hors du territoire, en exploitant au maximum la concurrence entre les salariés, entre les modèles sociaux et économiques nationaux.

Apple, c’est la firme exemplaire du livre à succès de l’économiste Suzanne Berger, « How We Compete : What Companies Around the World Are Doing to Make It in the Global Economy. » New York : Doubleday, 2005. Publié en France sous le titre : Made in Monde (Paris, Seuil, 2006) ». A tel point que, d’après les travaux de chercheurs américains,  seuls 6% de la valeur ajoutée des produits Apple est produite aux USA. Pire, le commerce des produits Apple, comme l’Iphone, Apple dégraderait le solde commercial des Etats-Unis de 1,9 milliard de dollars (chiffre 2009). Edison a symbolisé l'expansion américaine car General Electric fabriquait aux Etats unis mais exportait dans le monde entier; Tandis qu'Apple pourrait symboliser la chute de l'empire en creusant méthodiquement le déficit commercial de son pays.


Cela ne profiterait pas non plus à la Chine, qui ne perçoit que 3,6% de la Valeur ajoutée d’un Iphone. Le contraire aurait étonné les travailleurs de Foxconn qui s’échinent jours et nuits à monter les téléphones portables à la petite pomme. En fait, Jobs a fait le bonheur de ses actionnaires en premier lieu, ce qui est logique dans un régime libéral. Comme il était le premier d’entre eux, il en a beaucoup profité lui-même, puisque Forbes le classait régulièrement parmi les Américains les plus riches. Et à la différence de Bill Gates, son rival de Microsoft, on ne lui connaît pas d’implication caritative. Tous les héros ont, au moins, un défaut !

Article corrigé à 12h13









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