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Statistiques : contre la fièvre, Sarkozy casse les thermomètres

Sylvain Lapoix - Marianne | Samedi 23 Mai 2009 à 07:01 | Lu 6922 fois

De la pauvreté au chômage en passant par l'immigration, tout le débat public parle aujourd'hui en chiffres. D'où l'importance pour le pouvoir de maîtriser voire de tordre la statistique, comme le démontre de façon inquiétante Le grand truquage (édition La découverte).



Détail de la couverture de Le Grand Truquage (éditions La découverte)
Détail de la couverture de Le Grand Truquage (éditions La découverte)
Le débat sur la statistique publique a commencé entre les collines de Rome quelques siècles avant Jésus Christ : Remus et Romulus revendiquaient chacun la faveur des dieux, l'un pour avoir vu les premiers oiseaux voler de son côté, l'autre pour avoir vu venir à lui plus de volatiles. Deux indicateurs, chacun dépassant l'autre sur un critère prédéfini. A en croire les auteurs anonymes du Grand truquage (éditions La découverte, mai 2009), les choses n'ont guère changé depuis, à la seule différence que, sous Sarkozy, rares sont ceux qui s'interrogent sur les indicateurs.

Quand les politiques s'emparent du chiffre

Statistiques : contre la fièvre, Sarkozy casse les thermomètres
L'auteur se présente sous le pseudonyme de Lorraine Data : Lorraine, pour rappeler le sort des employés de l'Insee, que l'Etat veut délocaliser dans le Nord-Est de la France, et Data, terme anglais désignant les «données». Collectif de fonctionnaires de la statistique et de la recherche publique, ce groupe dénonce les dérives de la «rationalisation des choix budgétaires», principe inspiré des méthodes américaines arrivé en France dans les années 1970, qui visait à mettre en face de chaque décision politique un bilan chiffré coût/avantage, évaluant, par exemple, le «coût en vies humaines» et le bénéfice en circulation de l'implantation des ronds-points.

Une préoccupation comptable légitime mais qui a très vite cédé la place à une bataille du chiffre : avec les fameuses Lois organiques aux lois de finance (Lolf), chaque politique publique se voyait concrétisée par un objectif qui devait être évalué et pouvait être sanctionné, y compris financièrement. Dès lors, l'outil statistique lui-même devint un enjeu de pouvoir : sous-évaluer l'effet d'une loi par les mauvais outils ou tordre les bons calculs pour surestimer l'impact d'une mesure permettait, aux yeux du public et ses adversaires politiques de gagner, dans l'arène médiatique, la bataille du chiffre. Ainsi vinrent les premiers trucages.

Quatre méthodes de trucages pour trouver le bon chiffre

Plusieurs méthodes sont ainsi décortiquées :
1. retenir l'indicateur qui arrange. Exemple : en mai 2008, la mesure sur les heures supplémentaires était présentées dans Le Figaro comme un succès par l'explosion des entreprises qui en faisant usage... alors que le nombre d'heures supp déclarées stagnait.
2. utiliser un indicateur «écran», dont le calcul masque l'évolution profonde d'un secteur. Thierry Breton renonça à publier des indicateurs de prix différenciés face aux critiques des syndicats, préférant la bonne grosse moyenne de l'indice de prix, lissant les plus scandaleuses envolées.
3. changer la façon de compter sans renommer l'indicateur, comme le taux de chômage, par exemple, dont le calcul ne cesse d'évoluer, sans qu'il n'en soit rien dit.
4. faire dire à un chiffre ce qu'il ne dit pas. Les chiffres de la délinquance baignent, à ce titre, dans un flou statistique permettant toutes les divagations de Michèle Alliot-Marie sur les plateaux télévisés.

Le niveau de pauvreté réel ? 1300 euros par mois !

Par sept cas pratiques, le livre explore, de façon parfois un peu trop technique, les mécanismes qui sous-tendent un débat public obnubilé par le chiffre. L'évocation du slogan «je serai le président du pouvoir d'achat» donne ainsi lieu à un constat inquiétant : depuis 1970, l'Insee publie des chiffres des salaires largement sous-évalués ! D'une part, les revenus les plus hauts sont mal pris en compte dans le calcul, alors que sur la seule période 1998-2005, les 5% les plus riches ont vu leur pouvoir d'achat croître de plus de 20%, inflation déduite. Autre facteur : les biens immobiliers, qui concernent surtout les plus hauts revenus, sont presque absents du calcul des salaires. Or ils ont augmenté entre 1998 et 2005 de 31% pour les capitaux immobiliers et de 16% pour les revenus fonciers, contre 5% pour les salaires !

Une fois tous ces critères pris en compte, le niveau de vie moyen en 2005 n'aurait pas été de 1575 euros par mois, ni même de 1674 euros, comme le corrigeait l'Insee, mais de 2400 euros, soit 38% de sous évaluation ! A considérer que le seuil de pauvreté s'établit à 60% du niveau de vie moyen, il serait en France de 1300 euros par mois pour une personne seule. Un chiffre qui, à lui seul, donnerait un tout autre sens à l'appauvrissement des ménages et à l'accroissement des inégalités en France.

Le risque d'être contredit par la réalité

Dominique de Villepin a profité de l'arrivée à la retraite des baby boomers pour surfer sur la baisse artificielle du chômage.  Xavier Darcos a estimé que la masse salariale des enseignants était, en soit, la preuve de l'échec de la politique éducative. Bref, chaque responsable s'efforced de mettre l'instrument statistique au service de ses visées politiques. Et quand la statistique publique n'est pas en harmonie avec la politique gouvernementale, Nicolas Sarkozy a pris l'habitude de lui imposer ses volontés : publication de chiffres violant les embargos, fabrications de données par les cabinets et autres manips.



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