Sondages de l'Elysée: suite et fin ?Régis Soubrouillard - dessins de Louison | Mardi 9 Février 2010 à 05:01 | Lu 9979 fois
C'était pour la deuxième fois la semaine dernière, la fête à Marianne, assigné devant la XVII° Chambre du tribunal de Paris par Patrick Buisson, conseiller du Président Sarkozy, patron de Publifact et directeur de la chaîne Histoire. Louison était là pour croquer les protagonistes.
14H30. En accord avec les deux parties, le Président du Tribunal choisit d'interroger d'abord le plaignant, estimant qu'il valait mieux commencer par l'exposé des motifs qui ont abouti au procès et à l'audience.
« Adressez vous au Tribunal, vous n'êtes pas sur un pré! »
Patrick Buisson a commencé son intervention par un long dégagement sur son métier, exposant notamment ses aspects techniques qui échappent au sens commun. Les sondages sont un domaine délicat, a-t-il indiqué en substance, support de fantasmes de manipulation sur lesquels brodent les journalistes.
Après que le Président lui ait demandé de se recentrer sur l'affaire, le conseiller de l'Elysée que son contrat avec l'Elysée relevait d'un no man's land juridique, indiquant qu'il était disponible 24 heures sur 24 pour répondre aux questions que le président se pose sur l'opinion. Selon lui, le rapport de la Cour du Comptes n'a pas respecté le principe du contradictoire. Il a justifié l'appel à Opinion Way par le fait que cet institut était le seul à faire des sondages par Internet (ce qui n'est pas exact, précisera l'un de ses contradicteurs). Il a dénoncé un acharnement contre lui de la part de Marianne, estimant que le journal a cherché à nuire à sa bonne réputation en insinuant qu'il était vénal, manipulateur et ombrageux. Regardant dans la direction de Philippe Cohen il déclare « Vous pensez que le président est à la tête d'un état mafieux ». Le Président l'interrompt : « Adressez vous au Tribunal, vous n'êtes pas sur un pré. » Le plaignant a précisé, après que son avocat Maître Goldnadel, l'ait interrogé sur ce point, qu'il n'avait jamais milité et n'avait jamais, par exemple, collé d'affiches. Enfin, Patrick Buisson a livré un vrai scoop au tribunal en détaillant la façon dont il travaillait avec les institut de sondages : lorsqu'une question d'un autre client l'intéressait, il obtenait de l'institut les commentaires des internautes s'étant exprimé dans l'étude, ce qui, selon lui, permet de combiner étude quantitative et étude qualitative.
16h00: Philippe Cohen est appelé à la barre. Le rédacteur en chef de marianne2.fr bat sa coulpe et admet une erreur. Patrick Buisson n'a, en effet, jamais dirigé la SERP (Société d'études et de Relations Publiques) fondée par Jean-Marie Le Pen et spécialisée dans l'édition phonographique de chants traditionnels. En revanche, ancien rédacteur en chef du journal d'extrême droite, Minute, il a dirigé la SEPA, l'éditeur de cet hebdomadaire, ce qui explique, selon Philippe Cohen, cette confusion et confirme la proximité de Patrick Buisson avec Jean-Marie Le Pen.
Le rédacteur en chef de Marianne exhibe alors des unes de l'hebdomadaire d'extrême droite : « Chirac et les Juifs », « Les milices arabes de Toulon », afin de montrer que le portrait du conseiller comme étant un pamphlétaire situé à l'extrême droite dans sa jeunesse et «rangé des voitures» depuis, n'avait rien d'exagéré. Une saillie qui provoque un incident d'audience avec l'avocat de Patrick Buisson, William Goldnadel, lequel proteste contre le fait que les unes de Minute n'ont pas été produites comme pièces à conviction par la Défense. Interrogé par le président du Tribunal sur les raisons d'une telle curiosité à l'égard de Patrick Buisson, Philippe Cohen explique qu'il a « été le seul journaliste à faire un portrait de lui en 2007, parce que j'estimais qu'il avait joué un rôle essentiel dans la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Un portrait critique mais où je montrais la technicité de Buisson en matière de sondages, et où je démontrais sa capacité à faire en sorte que l'interprétation des sondages soit la plus favorable à ses clients. Lors de la présidentielle, Buisson a convaincu Sarkozy que cette élection ne se gagnerait pas au centre contrairement à ce que beaucoup pensaient mais plutôt au centre de la droite afin de plumer l'électorat FN». Les faits lui ont donné raison, ce qui explique depuis la très grande influence politique de Patrick Buisson auprès du Président de la République. Le président demande alors en quoi consiste ce que Marianne a qualifié de scandale d'Etat. Et Philippe Cohen de décrire un « missile à 3 têtes », comprenant Patrick Buisson, Opinion Way, et Le Figaro. Une force de frappe considérable pour orienter et influencer l'agenda politique. « Depuis ce que nous avons dénoncé n'existe plus. Le Figaro ne publie plus autant de sondages Opinion Way et fait de nouveau appel à des concurrents de cet institut».
16h30: William Goldnadel prend la parole. L'avocat de Patrick Buisson met en cause les méthodes journalistiques de Marianne. L'avocat se demande pourquoi Marianne n'a jamais tenté de contacter Patrick Buisson alors que ce dernier avait répondu à pas moins de trois demandes d'entretiens entre novembre 2008 et avril 2009, et avoue sa perplexité devant un article dans lequel aucune personne, ni aucune source n'est citée.
17h00: Journaliste à Marianne, Daniel Bernard estime que depuis 2007, et l'élection de Sarkozy, les sondages ont pris une place prépondérante dans la vie politique. « L'Elysée ne supportait pas, après une intervention télévisée de Sarkozy par exemple, qu'un sondage puisse contredire un sondage Opinion Way ». En ce qui concerne les dessous de cette coproduction, le journaliste rappelle le témoignage d'Hughes Cazenave quelques jours auparavant. Le directeur d'Opinion Way avait admis qu'il existait deux types de clients « ceux qui ne connaissent rien aux sondages et ceux beaucoup plus interventionnistes comme Buisson. Même les journalistes du Figaro parlent de coproduction ».
17h30: Député PS, Delphine Batho, témoin de la défense a demandé à ce que la liste des sondages soit rendue publique: « Claude Guéant n'a pas répondu, j'ai donc demandé l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire ». Interrogée par Florence Bourg, l'avocate de Marianne, le député rappelle l'audition à l'assemblée de Christian Frémont. Le directeur de cabinet de Sarkozy avait, selon elle, « largement confirmé les soupçons d'irrégularités que nous avions formulés. Il y a une institutionnalisation des liens entre médias, instituts de sondage et la présidence de la République. La mise en scène médiatique du sondage est trompeuse ».
18h00: William Goldnagel se félicite de ces débats courtois mais n'en relève pas moins l'acharnement de Marianne, motivé par un but unique: la mort civile de Patrick Buisson: « Ils voulaient le flinguer ! »: « On est dans la spéculation intellectuelle, on parle d'intoxication, c'est de la diffamation de la part d'un journal qui veut la défaite d'un Berlusconi Français ». « Le plus blessant est le passage sur la SERP » dira l'avocat dans sa plaidoirie. Il demande aux juges de la 17è chambre du TGI de « ne pas éviter la condamnation. Ce dossier est vide, désespérement inconsistant, je vous demande la protection ».
18h45: Le Procureur ne relèvera que deux points prêtant à diffamation: la confusion sur la SERP qui porte «atteinte à l'honneur de Monsieur Buisson et n'est pas étayé » ainsi que la reprise par Marianne d'une information du journal Le Monde selon laquelle La chaîne privée Histoire, présidée par Patrick Buisson aurait bénéficié des mannes du ministère de la culture du fait de la proximité de son directeur général avec Patrick Buisson avec Nicolas Sarkozy, dont il est un des conseillers officieux. La Procureur reproche à Marianne de ne pas avoir vérifié ces informations.
19h20: Dans sa plaidoirie, Florence Bourg, l'avocate de Marianne, qui plaide la bonne foi pour les quelques erreurs commises lors de l'enquête, rappelle surtout le coeur de l'affaire: les multiples casquettes de Patrick Buisson: conseiller de Sarkozy, cerveau du président de la République, directeur d'une société commerciale Publifact qui traite avec l'Elysée et d'une chaîne de télé, Histoire, qui passe des marchés avec l'Etat. « Et pourquoi ne pas dire qu'il y a là matière à enquête, à aller voir de plus près, qu'il y a là un scandale d'Etat. La triple casquette de Buisson prête le flanc à la critique. Ce mélange des genres permanents n'est-il pas une affaire d'Etat ?».
Délibéré le 19 mars. Va, lis et reviens :
La dépêche de l’AFP reprise notamment par Le Parisien, Le Figaro, France24 ou bien encore LCI.
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