Sondages : Opinion Way contre-attaque
Jeudi 1 Septembre 2011 à 15:01 | Lu 8886 fois I 0 commentaire(s)
Daniel Bernard - Marianne
Discrédité par ses connivences avec Sarkozy, l'institut Opinion Way tente de se refaire une santé médiatique en appelant - dans deux livres - à briser le tabou suprême de la profession : la publication des résultats «bruts». Pas sûr que cela ne les enfonce pas encore plus...
Depuis la publication, à l’été 2009, du premier rapport de la Cour des comptes sur le budget de l’Elysée, cette entreprise créée en 2000, a été mise au ban des sondologues. Ses dirigeants, piégés par une trop étroite collaboration avec le conseiller élyséen Patrick Buisson et avec la direction du Figaro, cherchent à se défaire d’une méchante réputation qui affecte leur chiffre d’affaire, celle de propagandistes du sarkozysme.
Comment refaire surface ? Pour reprendre la main à la veille de la présidentielle, Hugues Cazenave et Denis Pingaud, président et vice-président d’Opinion way, publient deux livres jumeaux. Le premier, édité par Michalon sous le titre ronflant «La guerre des sondages», se veut didactique. «Secrets de sondages», le second, publié aux éditions du Seuil, répond aux attaques sur un ton plus polémique. La stratégie, évidemment commune, vise à rabattre le caquet de la concurrence par une surenchère de transparence.
Plus précisément, les deux compères brisent le tabou suprême de la profession. Contre l’avis unanime de la confrérie sondagière, ils préconisent de publier, pour chaque sondage d’intentions de vote, les résultats dit « bruts ». C’est-à-dire tels qu’ils apparaissent de manière spontanée lorsque les enquêteurs sollicitent un échantillon représentatif du corps électoral. «Ces résultats avant pondération sont clairement faux», indique Cazenave. Mais, ajoute-t-il, «la défiance et la suspicion vont perdurer si l’on maintient plus longtemps l’omerta sur les redressements». Dès lors, affirme-t-il, «les sondeurs ne peuvent plus expliquer que leurs techniques sont trop complexes pour être partagées avec le grand public». Ainsi, le plus sulfureux des instituts cède-t-il aux adversaires les plus déterminés des sondages. Une démarche courageuse, incontestablement.
Jusqu’à présent, en effet, les distingués politologues qui mesurent l’opinion préfèrent l'opacité. Certes, ils admettent corriger systématiquement les données recueillies, mais refusent obstinément de livrer leurs clés de redressement. Tour à tour, tous les instituts sont donc soupçonnés, par un camp ou par l’autre, de surévaluer celui-ci ou de négliger la percée de celui-là. Le cas Marine Le Pen est emblématique : les intentions de vote en faveur de la candidate du FN sont simultanément jugés «artificiellement gonflés» et «notoirement réduits». «Le vote d’extrême droite reste tabou», assènent les uns. «Marine est à la mode, les sondés font de la provocation», répliquent d’autres. Or, cette controverse ne saurait être tranchée dès lors que la Commission des sondages, chargée de contrôler la neutralité des instituts au regard des résultats bruts, veille à leur stricte confidentialité ! «Il n’y a aucun secret à préserver. Il n’y a qu’un savoir-faire à défendre», tranche Pingaud d’une plume alerte.
Faute d’une décision collective de publier les «bruts», Opinion way mettra ses confrères dans l’embarras s’il décidait, unilatéralement, de justifier ses méthodes de redressement, à la hausse ou à la baisse. Hélas, à ce stade, les deux dirigeants ne s’engagent pas à anticiper sur un changement de la loi. Ils provoquent le débat. C'est bien. Leur audace ne les engage guère. Dommage.
A bien les lire, d’ailleurs, leur tentative de réhabilitation laisse perplexe. Répondant l’un et l’autre aux graves mises en cause déontologiques formulées par Marianne, entre autres, ils divergent curieusement.
Sous la plume d’Hugues Cazenave, l’origine de la polémique de juillet 2009, qui s’est poursuivie devant les tribunaux, vient d’une «confusion». «Lorsque la Cour des comptes mène des investigations sur les sondages non publiés et commandés par la présidence, les responsables du cabinet qui répondent à la demande ne font pas la différence» entre «les enquêtes transmises gratuitement (car financées et publiées par des médias) et les enquêtes commandées [par l’Elysée]». La version de Denis Pingaud est moins alambiquée, évoquant des « tris croisés », « modélisations des tendances sur le long terme », « voire des questions confidentielles ». Soit une «prestation spécifique » qui justifiait une «facturation spécifique». Contrairement au président d’Opinion Way, le vice-président pointe aussi, visant le Figaro, «des enquêtes commentées, souvent de manière tendancieuse, par un média positionné clairement à droite». Victime ou complice, Opinion way ? Même trois ans après le dévoilement de ses pratiques, l’institut à deux voix peine à convaincre de son absolu bonne foi.
En outre, pour convaincre tout à fait de leur rigueur professionnelle, les duettistes auraient dû profiter de ce plaidoyer pro domo pour s’étendre sur un aspect de leur profession qu’ils ne font qu’effleurer : désormais, les sondeurs sont aussi des communicants. Le cœur de leur activité, qui en constitue la part intellectuellement la plus stimulante et la plus rémunératrice, n’est pas celle qui se donne à voir dans les médias. Les experts de l’opinion sont surtout sollicités pour déterminer et faire accepter des politiques publiques. Ou encore pour affiner la stratégie électorale d'un candidat. Ce faisant, ils se trouvent donc en situation de mesurer, après d’éventuels redressements confidentiels, des variations d’intention de vote en faveur de leurs clients. Certains d’entre eux osent ainsi commenter, dans les médias, les performances de politiques… qu’ils ont eux-mêmes coachés ! Or, Cazenave et Pingaud évitent de pointer ce conflit d’intérêt potentiel et, a fortiori, de préciser dans leur livre respectif les limites déontologiques qu’ils s’imposent.
La double contre-attaque d’Opinion Way aurait pu être redoutablement efficace… si elle ne renforçait pas l’opacité qu’elle prétend dissiper ! Mais puisqu'ils lancent le débat sur la publication des chiffres bruts, il est plus que temps que les instituts concurrents s'expliquent !
Comment refaire surface ? Pour reprendre la main à la veille de la présidentielle, Hugues Cazenave et Denis Pingaud, président et vice-président d’Opinion way, publient deux livres jumeaux. Le premier, édité par Michalon sous le titre ronflant «La guerre des sondages», se veut didactique. «Secrets de sondages», le second, publié aux éditions du Seuil, répond aux attaques sur un ton plus polémique. La stratégie, évidemment commune, vise à rabattre le caquet de la concurrence par une surenchère de transparence.
Plus précisément, les deux compères brisent le tabou suprême de la profession. Contre l’avis unanime de la confrérie sondagière, ils préconisent de publier, pour chaque sondage d’intentions de vote, les résultats dit « bruts ». C’est-à-dire tels qu’ils apparaissent de manière spontanée lorsque les enquêteurs sollicitent un échantillon représentatif du corps électoral. «Ces résultats avant pondération sont clairement faux», indique Cazenave. Mais, ajoute-t-il, «la défiance et la suspicion vont perdurer si l’on maintient plus longtemps l’omerta sur les redressements». Dès lors, affirme-t-il, «les sondeurs ne peuvent plus expliquer que leurs techniques sont trop complexes pour être partagées avec le grand public». Ainsi, le plus sulfureux des instituts cède-t-il aux adversaires les plus déterminés des sondages. Une démarche courageuse, incontestablement.
Jusqu’à présent, en effet, les distingués politologues qui mesurent l’opinion préfèrent l'opacité. Certes, ils admettent corriger systématiquement les données recueillies, mais refusent obstinément de livrer leurs clés de redressement. Tour à tour, tous les instituts sont donc soupçonnés, par un camp ou par l’autre, de surévaluer celui-ci ou de négliger la percée de celui-là. Le cas Marine Le Pen est emblématique : les intentions de vote en faveur de la candidate du FN sont simultanément jugés «artificiellement gonflés» et «notoirement réduits». «Le vote d’extrême droite reste tabou», assènent les uns. «Marine est à la mode, les sondés font de la provocation», répliquent d’autres. Or, cette controverse ne saurait être tranchée dès lors que la Commission des sondages, chargée de contrôler la neutralité des instituts au regard des résultats bruts, veille à leur stricte confidentialité ! «Il n’y a aucun secret à préserver. Il n’y a qu’un savoir-faire à défendre», tranche Pingaud d’une plume alerte.
Faute d’une décision collective de publier les «bruts», Opinion way mettra ses confrères dans l’embarras s’il décidait, unilatéralement, de justifier ses méthodes de redressement, à la hausse ou à la baisse. Hélas, à ce stade, les deux dirigeants ne s’engagent pas à anticiper sur un changement de la loi. Ils provoquent le débat. C'est bien. Leur audace ne les engage guère. Dommage.
A bien les lire, d’ailleurs, leur tentative de réhabilitation laisse perplexe. Répondant l’un et l’autre aux graves mises en cause déontologiques formulées par Marianne, entre autres, ils divergent curieusement.
Sous la plume d’Hugues Cazenave, l’origine de la polémique de juillet 2009, qui s’est poursuivie devant les tribunaux, vient d’une «confusion». «Lorsque la Cour des comptes mène des investigations sur les sondages non publiés et commandés par la présidence, les responsables du cabinet qui répondent à la demande ne font pas la différence» entre «les enquêtes transmises gratuitement (car financées et publiées par des médias) et les enquêtes commandées [par l’Elysée]». La version de Denis Pingaud est moins alambiquée, évoquant des « tris croisés », « modélisations des tendances sur le long terme », « voire des questions confidentielles ». Soit une «prestation spécifique » qui justifiait une «facturation spécifique». Contrairement au président d’Opinion Way, le vice-président pointe aussi, visant le Figaro, «des enquêtes commentées, souvent de manière tendancieuse, par un média positionné clairement à droite». Victime ou complice, Opinion way ? Même trois ans après le dévoilement de ses pratiques, l’institut à deux voix peine à convaincre de son absolu bonne foi.
En outre, pour convaincre tout à fait de leur rigueur professionnelle, les duettistes auraient dû profiter de ce plaidoyer pro domo pour s’étendre sur un aspect de leur profession qu’ils ne font qu’effleurer : désormais, les sondeurs sont aussi des communicants. Le cœur de leur activité, qui en constitue la part intellectuellement la plus stimulante et la plus rémunératrice, n’est pas celle qui se donne à voir dans les médias. Les experts de l’opinion sont surtout sollicités pour déterminer et faire accepter des politiques publiques. Ou encore pour affiner la stratégie électorale d'un candidat. Ce faisant, ils se trouvent donc en situation de mesurer, après d’éventuels redressements confidentiels, des variations d’intention de vote en faveur de leurs clients. Certains d’entre eux osent ainsi commenter, dans les médias, les performances de politiques… qu’ils ont eux-mêmes coachés ! Or, Cazenave et Pingaud évitent de pointer ce conflit d’intérêt potentiel et, a fortiori, de préciser dans leur livre respectif les limites déontologiques qu’ils s’imposent.
La double contre-attaque d’Opinion Way aurait pu être redoutablement efficace… si elle ne renforçait pas l’opacité qu’elle prétend dissiper ! Mais puisqu'ils lancent le débat sur la publication des chiffres bruts, il est plus que temps que les instituts concurrents s'expliquent !
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